ESTHER.

O Dieu, qui vois former des desseins si funestes,
As-tu donc de Jacob abandonne les restes?

UNE DES PLUS JEUNES ISRAELITES.

Ciel, qui nous defendra, si tu ne nous defends?

MARDOCHEE.

Laissez les pleurs, Esther, a ces jeunes enfants.
En vous est tout I'espoir de vos malheureux freres. 185
II faut ies secourir. Mais les heures sont cheres:
Le temps vole, et bientot amenera le jour
Ou le nom des Hebreux doit perir sans retour.
Toute pleine du feu de tant de saints prophetes,
Allez, osez au Roi declarer qui vous etes. 190

ESTHER.

Helas! ignorez-vous quelles severes lois
Aux timides mortels cachent ici les rois?
Au fond de leur palais leur majeste terrible
Affecte a leurs sujets de se rendre invisible;
Et la mort est le prix de tout audacieux 195
Qui, sans etre appele, se presente a teurs yeux,
Si le Roi dans l'instant, pour sauver le coupable,
Ne lui donne a baiser son sceptre redoutable.
Rien ne met a l'abri de cet ordre fatal,
Ni le rang, ni le sexe, et le crime est e'gal. 200
Moi-meme, sur son trone, a ses cotes assise,
Je suis a cette loi comme une autre soumise;
Et sans le prevenir, il faut, pour lui parler,
Qu'il me cherche, ou du moins qu'il me fasse appeler.

MARDOCHEE.

Quoi? lorsque vous voyez perir votre patrie, 205
Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie!
Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux!
Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle a vous?
N'est-elle pas au sang dont vous etes issue?
N'est-elle pas a Dieu dont vous l'avez recue? 210
Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas,
Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas?