"La seconde différence entre les poëmes satyriques des Grecs, et les Satires des Latins, vient de ce qu'il y a même quelque diversité dans le nom, laquelle ne paroit pas autrement dans les langues vulgaires. C'est qu'en effet les Grecs donnoient aux leurs le nom de Satyrus ou Satiri, de Satyriques, de piéces Satyriques, par rapport, s'entend, aux Satyres, ces hostes de bois, et ces compagnons de Baccus, qui y jouoient leur rôle: et d'ou vient aussi, qu'Horace, comme nous avons déja vû, les appelle agrestes Satyros, et ceux, qui en étoient les auteurs, du nom de Satyrorum Scriptor. Au lieu que les Romains ont dit Satira ou Satura de ces poëmes, auxquels ils en ont appliqué et restraint le nom; que leurs auteurs et leurs grammairiens donnent une autre origine, et une autre signification de ce mot, comme celle d'un mélange de plusieurs fruits de la terre, ou bien de plusieurs mets dans un plat; delà celle d'un mélange de plusieurs loix comprises dans une, ou enfin la signification d'un poëme mêlé de plusieurs choses.

"La troisiéme différence entre ces mêmes Satires et les piéces satyriques des Grecs est, qu'en effet l'introduction des Silénes et des Satyres, qui composoient les choeurs de ces derniéres, etoient tellement de leur essence, que sans eux elles ne pouvoient plus porter le nom de Satyres. Tellement qu'Horace, parlant entre autres de la nature de ces Satyres ou poëmes satyriques des Grecs, s'arrête a montrer, en quelle maniére on y doit faire parler Siléne, ou les Satyres; ce qu'on leur doit faire éviter ou observer. Ce qu'l n'auroit pas fait avec tant de soin, s'il avoit cru, que la présence des Satyres ne fut pas de la nature et de l'essence, comme je viens de dire, de ces sortes de piéces, qui en portoient le nom.

"C'est à quoi on peut ajouter l'action de ces mêmes Satyres, et qui etoient propres aux piéces, qui en portoient le nom. C'est qu'en effet les danses etoient si fort de leur essence, que non seulement Aristote, comme nous avons déja veu, joint ensemble la poësie satyrique et faite pour la danse; mais qu'un autre auteur Grec [Lucianus περι ὀρχήσεως] parle nommément des trois différentes sortes de danses attachés au théatre, la tragique, la comique, et la satyrique. D'où vient aussi, comme il le remarque ailleurs, que les Satires en prirent le nom de Sicynnistes; c'est à dire d'une sorte de danse, qui leur etoit particuliére, comme on peut voir entre autres de ce qu'en dit Siléne dans le Cyclope, à la veuë des Satyres; et ainsi d'ou on peut assés comprendre la force de l'épithéte de saltantes Satyros, que Virgile leur donne en quelque endroit; ou de ce qu'Horace, dans sa premiére Ode, parle des danses des Nymphes et des Satyres, Nympharumque leues cum Satyris chori. Tout cela, comme chacun voit, n'avoit aucun raport avec les Satires Romaines, et il n'est pas nécessaire, d'en dire davantage, pour le faire entendre.

"La quatriéme différence resulte des sujets assés divers des uns et des autres. Les Satyres des Grecs, comme il a déja été remarqué, et qu'on peut juger par les titres, qui nous en restent, prenoient d'ordinaire, non seulement des sujets connus, mais fabuleux; ce qui fait dire là-dessus à Horace, ex noto carmen fictum sequar; des heros, par exemple, ou des demi-dieux des siécles passés, à quoi le même poëte venoit de faire allusion. Les Satires Romaines, comme leurs auteurs en parlent eux-mêmes, et qu'ils le pratiquent, s'attachoient á reprendre les vices ou les erreurs de leur siécle et de leur patrie; à y jouer des particuliers de Rome, un Mutius entre autres, et un Lupus, avec Lucilius; un Milonius et un Nomentanus, avec Horace; un Crispinus et un Locustus, avec Juvenal; c'est à dire des gens, qui nous seroient peu connus aujourdhui, sans la mention, qu'ils ont trouvé à propos d'en faire dans leurs satires.

"La cinquiéme différence paroit encore dans la maniére, de laquelle les uns et les autres traitent leurs sujets, et dans le but principal, qu'ils s'y proposent. Celui de la poësie satyrique des Grecs, etoit de tourner en ridicule des actions sérieuses, comme l'enseigne le même Horace, vertere seria ludo; de travêstir pour ce sujet leurs dieux ou leurs héros, d'en changer le caractére, selon le besoin; de faire par exemple d'un Achille un homme mol, suivant qu'un autre poëte Latin y fait allusion, Nec nocet autori, qui mollem fecit Achillem. C'étoit en un mot leur but principal, de rire et de plaisanter; et d'ou vient non seulement le mot de Risus, comme il a déja été remarqué, qu'on a appliqué à ces sortes d'ouvrages, mais aussi ceux en Grec de jeux, ou même de jouëts, et de joci en Latin, comme fait encore Horace, où il parle de l'auteur tragique, qui parmi les Grecs fut le premier, qui composa de ces piéces satyriques, et suivant qu'il dit, incolumi gravitate jocum tentavit. Nons pouvons même comprendre de ce qu'il ajoute dans la suite et des epithétes, que d'autres leur donnent de ris obscénes, que cette gravité, avec laquelle on avoit d'abord temperé ces sortes d'ouvrages, en fut bannie dans la suite; que les régles de la pudeur n'y furent guéres observées; et qu'on en fit des spectacles assés conformes à l'humeur et à la conduite de tels acteurs que des satires petulans ou protervi, comme Horace les appelle sur ce même sujet. Et c'est à quoi contribuerent d'ailleurs leurs danses et leurs postures, dont il à été parlé, de même que celles des pantomimes parmi les Romains. Au lieu que les Satires Romaines, temoin celles qui nous restent, et á qui d'ailleurs ce nom est demeuré comme propre et attaché, avoient moins pour but de plaisanter que d'exciter ou de l'indignation, ou de la haine, facit indignatio versum, ou du mépris; qu'elles s'attachent plus à reprendre et à mordre, qu'à faire rire ou à folâtrer. D'ou vient aussi le nom de poëme medisant, que les grammairiens leur donnent, ou celui de vers mordans, comme en parle Ovide dans un passage, où je trouve qu'il se défend de n'avoir point écrit de Satyres.

Non ego mordaci distrinxi carmine quemquam,
Nec meus ullius crimina versus habet.

"Je ne touche pas enfin la différence, qu'on pourroit encore alléguer de la composition diverse des unes et des autres; les Satires Romaines, dont il est ici proprement question et qui ont été conservées jusques à nous, ayant été écrites en vers héroiques, et les poëmes satyriques des Grecs en vers jambiques. Ce qui devroit néanmoins être d'autant plus remarqué, qu'Horace ne trouve point d'autre différence entre l'inventeur des Satires Romaines et les auteurs de l'ancienne comédie, comme Cratinus et Eupolis, si non que les Satires du premier étoient écrites dans un autre genre de vers."—See Baron Spanheim's Dissertation, Sur les Cesars de Julien, et en général sur les ouvrages satyriques des Anciens, prefixed to his translation of Julian's work, Amsterdam, 1728, 4to. and Malone's "Dryden," Vol. IV. p. 130.]

[21] Horace, in the beginning of the Fourth Satire of his First Book, introduces Lucilius as imitating the ancient Greek comedians:

Hinc omnis pendet Lucilius, hosce secutus,
Mutatis tantum pedibus numerisque; facetus,
Emunctæ naris, durus componere versus.
Nam fuit hoc vitiosus: in hora sæpe ducentos,
Ut magnum, versus dictabat stans pede in uno.
Cum flueret lutulentus, erat quod tollere velles;
Garrulus, atque piger scribendi ferre laborem;
Scribendi recte; nam ut multum, non moror.

Towards the end of the Tenth Satire, the poet resumes the subject, and vindicates his character of Lucilius against those who had accused him of too much severity towards the ancient satirist; and again accuses him of carelessness, though he acknowledges his superiority to the more ancient models: