Il paraît que, peu de temps après, la Reine Christine s’étant querellée avec Louis-Philippe ou bien en ayant fait mine, se détermina à marier la Reine Isabelle avec le Prince de Cobourg.
Je crois que Christine n’était que l’agent de Louis-Philippe, qui voulait faire tomber le Gouvernement Anglais dans un piége, pour avoir un prétexte de briser sa parole, alléguant que le Gouvernement Anglais favorisait sous main le mariage de la reine à un autre prince qu’un descendant de Philippe V. Mais, de bonne foi ou non, le fait est que Christine mit sur le tapis le mariage Cobourg. Les pièces ci-jointes entrent dans des détails très-importants sur cet épisode. Le Gouvernement Français fut averti, avec la plus grande franchise, de ce qui se passait par Lord Aberdeen. M. Bulwer lui avait écrit que Christine l’avait envoyé chercher et l’avait prié de lui donner son avis sur la rédaction d’une lettre qu’elle le chargea de vouloir bien envoyer au Prince de Cobourg alors à Lisbonne, à qui elle allait proposer sa fille aînée en mariage. M. Bulwer avait de bonne foi donné l’avis qu’on lui avait demandé et s’était chargé de la lettre, comme ami et non pas comme Ministre d’Angleterre. Non-seulement Lord Aberdeen informa M. de Sainte-Aulaire sur-le-champ de ce qu’il venait d’apprendre, non-seulement il donna des ordres positifs à M. Bulwer, de se garder bien de toute démarche qui pouvait faire croire que l’Angleterre avait la moindre préférence pour le Prince de Cobourg, mais il désapprouva la conduite de M. Bulwer dans cette occasion en termes si sévères que M. Bulwer en fut blessé au point d’envoyer sa démission de Madrid, que Lord Aberdeen ne crut pas à propos d’accepter.
M. Bresson se permit de reprocher aux ministres espagnols (et, je crois, à Christine elle-même) leur conduite d’une manière qu’on aurait eu droit d’attendre plutôt d’un caporal de la vieille garde, que d’un représentant de Louis-Philippe; il alla jusqu’à menacer le Gouvernement Espagnol d’une déclaration de guerre, si la reine épousait autre qu’un prince approuvé par Louis-Philippe. Ce pauvre Isturiz en informa en tremblant Lord Aberdeen, qui répondit par une lettre de 25 Juin dont on parle dans la dépêche de Lord Palmerston du 31 Octobre (p. 19). J’espère pouvoir vous en envoyer une copie. Cependant, Isturiz lui-même était un des principaux agents dans cette intrigue. A Madrid, des amis très-intimes de Christine firent tout ce qui leur fut possible pour engager le Gouvernement Anglais à se déclarer pour le Prince de Cobourg: on offrit carte blanche à l’Angleterre pour qu’elle mit le prix qu’elle jugerait convenable à la concession de son appui. A peine le ministère actuel avait été formé à Londres, qu’Isturiz s’adressa non officiellement à une de ses connaissances, qui en fait part, pour le prier de faire tout ce qu’il pouvait pour ces noces Cobourg, la conclusion desquelles, disait-il, dépendait absolument de l’Angleterre; mais ni Lord Palmerston ni l’autre ministre ne voulurent entendre parler de cela; on se déclara toujours neutre et indifférent.
Dans la première page de la première dépêche de Lord Palmerston, on parle d’une dépêche du 19 Juillet, à laquelle on fait encore allusion, soit par M. Guizot (pag. 9), soit par Lord Palmerston dans sa seconde dépêche (pag. 16), et dont MM. Guizot et Bresson ont fait un usage indigne, comme vous verrez par les pièces imprimées. Vous en recevrez, je me flatte, une copie sous peu de jours. Afin que vous jugiez de l’étendue de cette indignité et du peu de confiance que l’on peut placer dans la parole de votre ministre des Affaires étrangères, il faut que vous sachiez que la seconde partie de cette dépêche contenait des observations sur la conduite illégale, inconstitutionnelle et despotique du Gouvernement Espagnol. M. de Jarnac, chargé d’affaires du roi des barricades, désapprouva ces observations, et si M. Bresson n’a pas fait un usage public et officiel d’un document si confidentiel, comme M. Guizot dit, il s’en est au moins servi en cachette pour faire du tort à un Gouvernement libéral qui avait confié la dépêche à l’honneur d’un ministre ami, auprès du Gouvernement auquel cette dépêche ne devait pas être connue. Qu’en dites-vous, révolutionnaire?
La dépêche de Lord Palmerston du 22 Septembre fut communiquée à M. Guizot le 25 du même mois par Lord Normanby, qui était prêt à en discuter la substance. En lui annonçant les mariages de la Reine d’Espagne et de sa sœur quelques jours auparavant, M. Guizot avait promis à Lord Normanby que les mariages, quoique annoncés en même temps, n’auraient pas lieu en même temps. Lord Normanby exprima grand plaisir en apprenant cette détermination de votre Gouvernement, et cela donnait quelque lueur d’espérance que l’on pourrait encore l’entendre quant au mariage de l’Infante. Il en fit part au Gouvernement Anglais, ayant pris d’abord la précaution de faire lire sa dépêche à M. Guizot. Après avoir lu la dépêche du 22 Septembre, M. Guizot observa à Lord Normanby qu’une telle pièce méritait toute l’attention du Gouvernement Français, et qu’il ne se sentait pas autorisé à en discuter le contenu, avant que d’avoir pris les ordres du Roi. Lord Normanby observa que, dans ce cas, il se flattait que le départ du Duc de Montpensier, pour Madrid, serait ajourné. M. Guizot répondit que les mariages étant irrévocablement arrêtés pour le 10 Octobre, il fallait absolument que S. A. R. partît le jour fixé. Les mariages! ajouta Lord Normanby, ‘vous voulez dire celui de la Reine!—Non, non, de la Reine et de sa sœur,’ répliqua M. Guizot. Lord Normanby rappelle à M. Guizot sa promesse que les mariages seraient annoncés, mais n’auraient pas lieu en même temps. Le Ministre des Affaires étrangères tâche d’abord d’oublier sa promesse; mais comme cette pauvre ressource ne lui réussit pas, il conclut: ’D’ailleurs, les deux mariages ne seront pas célébrés en même temps: la reine sera mariée la première. Vous n’avez pas encore réussi à chasser tous les Jésuites de France: c’est à vous, mon ami, à leur faire quitter au moins l’Hôtel des Affaires étrangères, et à envoyer leurs maximes après eux.
Le Marquis de Lansdowne, en lisant la dépêche de Lord Normanby, qui rendait compte de ce tour de passe-passe de M. Guizot, en fut si étonné, que le papier lui tomba des mains: il pouvait à peine croire à ses propres yeux, lui qui avait si fréquemment entendu M. Guizot sermonner sur la bonne foi et la droiture en politique qui le possédaient, et qui avait jusque là pris M. Guizot au sérieux.
Ce qui se passa, lorsque Lord Palmerston donna communication de cette dépêche à M. de Jarnac, mérite toute votre attention. Les Whigs entrèrent au ministère au commencement de Juillet. Lord Palmerston eut à être réélu d’abord, et ne fut proprement installé qu’après le milieu de ce mois. Le 20 Juillet, M. de Jarnac eut sa première entrevue, pour affaires, avec Lord Palmerston, qui lui dit que le Gouvernement n’avait encore pu donner à la question du mariage de la Reine d’Espagne toute l’attention qu’elle méritait:—que cependant lui, Lord Palmerston, aussi bien que ceux de ses collègues auxquels il en avait parlé, nommément Lord Lansdowne, Lord Clarendon, et, avant tout, Lord John Russell, étaient du même avis que Lord Aberdeen; que l’on ne verrait pas de bon œil le mariage de la Reine avec un fils du Roi des Français; mais que, quant aux autres candidats, on était indifférent. Lord Palmerston ajouta que le Comte de Jarnac verrait toute la pensée du Gouvernement, autant que lui, Lord Palmerston, pouvait en juger, en lisant la dépêche qu’il allait lui communiquer, envoyée le jour précédent à M. Bulwer. C’était la dépêche du 19 Juillet. Comme M. de Jarnac commença par se plaindre de ce que l’on mettait sur la même ligne le Prince de Cobourg et les Infants Don Enrique et Don Francisco, Lord Palmerston observa, entre autres choses, que le Prince de Cobourg pouvait être considéré plutôt trop lié à la France qu’à l’Angleterre, et que s’il y avait quelqu’un qui avait droit de s’opposer à ses noces avec Isabelle II., ce serait bien l’Angleterre. M. de Jarnac tira alors de sa poche une lettre tout à fait privée de M. Guizot, qui le priait de tâcher de persuader au Gouvernement Anglais de recommander les deux Princes Espagnols exclusivement. Lord Palmerston dit que si l’on se déterminait à donner la préférence à quelqu’un, ce serait toujours à Don Enrique. M. de Jarnac se montra très-content de cela. M. Guizot paraissait être dans les mêmes sentiments à Paris et s’en exprima ainsi à Lord Normanby. C’est à cette lettre écrite par lui à M. de Jarnac, lettre qui n’avait aucun caractère officiel, qui ne fut pas considérée officielle, dont on ne donna point de copie au Ministre Anglais, que M. Guizot fait allusion, lorsqu’il dit (pag. 7) qu’au mois de Juillet il avait proposé au Cabinet de Londres d’agir de concert, pour se plaindre peu après que Lord Palmerston ne lui répondit que plus d’un mois après à cette proposition. La proposition, si c’en était une, était une proposition verbale, et M. de Jarnac reçut de Lord Palmerston, au moment même qu’il la fit, une réponse de la même nature, c’est-à-dire verbale. Ce ne fut qu’après avoir été encore invité à joindre ses démarches a celles du Gouvernement Français, près la Cour de Madrid, en faveur des deux Infants, que Lord Palmerston déclara, comme Lord Aberdeen avait fait précédemment, que l’Angleterre considérait Don Enrique celui des princes qui convenait à la Reine. La raison en était que M. Isturiz et les Ministres Espagnols, aussi bien que les agents Français, s’étaient beaucoup égayés sur le compte de Don Francisco en le peignant impuissant, sans esprit et haï par la Reine, qui s’en moquait. On alla même jusqu’à se vanter, de la part de Marie-Christine et de ses confidents, que l’on avait tout fait pour en dégoûter la Reine et que l’on avait réussi à souhait. Est-ce que des hommes d’honneur pouvaient, après cela, le recommander à la Reine comme un mari capable de la rendre heureuse, elle et l’Espagne? Ce rôle était réservé à M. Bresson: et il s’en est tiré en homme qui en était digne.
La Reine des Français fut chargée par le Roi de faire agréer le mariage du Duc de Montpensier à la Reine Victoire: mais elle n’y a pas réussi. S. M. Britannique en exprima rondement son opinion à Louis Philippe, qui lui fit répondre par la Reine des Belges. Les intrigants, qui ne manquent pas plus dans ce pays-ci que dans les autres, tâchent de faire leur mieux—et je crois avec quelque succès—pour faire changer de direction à cette indignation qui du Roi paraît à présent se tourner en partie contre M. Guizot.
Cette lettre, que j’espère vous comprendrez malgré mon Français, vous sera remise par un ami auquel je puis me fier. Ne vous fiez pas à votre poste. Répondez-moi s’il vous plaît, que l’Ambassade d’Angleterre envoie votre lettre, pour moi, sous convert, à Lord Normanby lui-même, qui n’a pas d’idée du sujet de notre correspondance, mais qui, me connaissant personnellement, voudra bien, je n’en doute pas, avoir la bonté de me la faire parvenir.
Dites-moi bien franchement ce que vous pensez de tout ceci, et soyez certain que je ne manquerai pas de vous faire connaître ce que j’apprendrai d’important relativement à cette malheureuse affaire.