“Paris, le 12 Janvier, 1847.
“Mon cher Panizzi,
Je veux depuis longtemps vous écrire, mais je suis enfoncé dans mon travail d’impression qui ne m’en laisse pas le temps. Je quitte ce travail pour les discussions de la Chambre, et je vous donne les premiers moments de cette diversion. Il n’y a rien ici de nouveau, mais je n’en veux pas moins vous dire quelques mots de la situation. Auparavant, voici mon avis sur les pièces que j’ai lues.
Je trouve la conduite de M. Guizot fort claire: il a manqué de bonne foi; il a menti; il s’est conduit là comme nous le voyons se conduire tous les jours à la Chambre; mais ce qui est clair pour moi ne peut le devenir pour le public qu’à grand renfort de preuves. Il faut qu’on connaisse les dépêches de Lord Normanby, dans lesquelles les mensonges de M. Guizot sont, à ce qu’on dit, mis au grand jour de la manière la plus frappante. Ce n’est pas tout que de prouver que M. Guizot a menti, il faut prouver que le Cabinet Anglais a été sincère, et pour cela il faut que les dèpêches à M. Bulwer et à M. de Sotomayor, prouvant qu’on n’a pas poursuivi le mariage d’un Cobourg à Madrid, soient connues. Je suis sûr que l’opinion publique en France condamnera le Cabinet Français s’il est évident qu’il s’est conduit d’une manière déloyale. L’événement de Cracovie a déjà prouvé qu’il n’y avait que péril, fausse politique, duperie pour les nations libres, ou aspirant à le devenir, dans la brouille de la France avec l’Angleterre. Les alliances avec les Cours du Nord sont rangées parmi les utopies, ou les arrière-pensées contre-révolutionnaires. Si à cela on ajoute la preuve que M. Guizot, outre la faute de rompre l’alliance la veille de Cracovie, a commis celle d’agir déloyalement, son compte sera fait et réglé devant le public. Pour moi, qui souhaite hardiment la chute d’une politique égoïste et contre-révolutionnaire, je serai enchanté de voir M. Guizot disparaître de la scène politique. Je n’ai aucun intérêt personnel ici, car le roi appellera M. Molé, et n’aura jamais recours à moi que dans une extrémité périlleuse, laquelle n’est heureusement pas probable; mais que ce soit M. Molé ou un autre, je le soutiendrai s’il inaugure une politique moins infidèle à la cause de la Revolution, et plus propre à nous faire bien vivre avec l’Angleterre. Ce résultat peut sortir de la crise actuelle, si on se conduit bien. Les agents de M. Guizot disent ici et à Londres que ni le pays ni le Roi n’abandonneront jamais M. Guizot. C’est une absurdité, débitée par des gens à gages, mais dénuée de tout fondement. Le pays applaudira à un changement de ministère. La Chambre des Députés représente des intérêts privés, elle ne représente pas des opinions. Le pays éclairé a le sentiment que la politique actuelle est sans cœur et sans lumières. Quant au Roi, il abandonnera M. Guizot plus difficilement qu’un autre, car M. Guizot s’est complétement donné à lui, et soutient son Gouvernement personnel avec le dévouement d’un homme qui n’a plus d’autre rôle possible. Mais quand le Roi croira la question aussi grave qu’elle l’est, il abandonnera M. Guizot. Le Roi est un empirique en politique: l’une de ses idées favorites, c’est que, moyennant qu’on sache attendre, surtout dans les pays libres où tout est mobile, on a cause gagnée. Il emploie cette recette comme les médecins voués à l’eau chaude et à la saignée; il l’emploie pour toutes les maladies. Il ne croit pas à la solidité des Whigs; il croit que l’un de ces jours naîtra une question qui emportera celle des mariages, et qu’il aura acquis une Infante sans perdre M. Guizot. Le jour où il croira les choses plus stables qu’on ne les lui peint de Londres, et où il craindra sérieusement pour ses rapports avec l’Angleterre, il abandonnera M. Guizot. Il ne tient à personne. Il a eu plus de goût pour moi que pour personne, parce qu’il savait que je détestais l’émeute, que je n’hésitais guère quand il fallait agir, et que je croyais à la nécessité de la royauté d’Orléans. Mais dès que j’ai contrarié ses penchants de prince illégitime voulant se faire légitime par des platitudes, il m’a quitté sans un regret. M. Guizot, au fond, ne lui inspire confiance que sous un rapport: c’est une effronterie à mentir devant les Chambres qui n’a pas été égalée dans le Gouvernement Représentatif, effronterie appuyée d’un langage monotone mais très-beau. Comme intelligence et dévouement, le Roi pense de M. Guizot ce qu’il faut en penser. Quand il croira les Whigs solides et la question sérieuse, il se décidera à un changement de personnes, soyez-en certain. Mais il faut mettre bien en évidence les faits et la mauvaise foi de M. Guizot. Quant au traité d’Utrecht, c’est le moins opportun de toutes les parties de la discussion. Outre que personne en Europe ne juge le traité violé par un mariage qui ne crée qu’une simple éventualité[éventualité], ceci donne au Cabinet Anglais un aspect de jalousie à l’égard de la France qui n’est pas bon. Veillons bien à une chose, c’est à rapprocher les deux peuples, autant que les deux Gouvernements. N’allons pas leur créer des sujets de brouille qui au fond ne sont pas sérieux: un prince de plus ou de moins sur le trône d’Espagne ne fera rien quant aux influences. Le Duc de Montpensier, ou le Prince de Cobourg, n’aurait pas, j’en suis sûr, en devenant propre mari de la Reine, sensiblement changé la politique ingouvernable de l’Espagne. C’est une folie que de prétendre diriger l’Espagne. Pour moi, je n’y voudrais pas voir la contre-révolution, parce que ce serait une tendance inévitablement hostile, et antipathique d’une manière permanente; mais sauf cela, je suis d’avis que tout moyen employé pour dominer Madrid, à la distance de Paris ou de Londres, est une folie, ou une duperie. Il ne faut done pas voir dans ce mariage, collatéral, que d’ailleurs on ne peut pas défaire, une cause de brouille permanente; autrement tout devient inarrangeable. La France et l’Angleterre aux prises, tout est perdu pour la bonne cause en Europe. Pour moi, j’ai à cet égard une conviction inébranlable. Il y a eu un mauvais procédé, il faut s’en plaindre en le prouvant bien, et ne pas pousser la querelle au-delà. Prouver la mauvaise foi des uns, la bonne foi des autres: voilà ce qu’il faut. Je suis sûr qu’il en résultera la chute de la détestable politique qui nous gouverne.
Les ministériels disent ici que Lord Palmerston voulait tellement un Cobourg qu’on avait promis au Duc de Riansares, pour la Reine Christine, sept ou huit millions si l’affaire réussissait. Ils disent aussi, pour rassurer la Chambre, que Lord Palmerston est à bout de voie, et qu’il a envoyé ici M. Charles Gréville pour négocier la paix. Tous ces bruits sortent du salon de la Princesse de Lieven. M. Gréville, du reste, a l’attitude la plus convenable, et jure ses grands dieux qu’il n’a pas de mission. Vous voyez, mon cher ami, qu’on ne se fait pas faute de mensonges. Pour moi, en voyant l’état de l’Italie, de la Suisse, de l’Allemagne, je souhaite ardemment que la cordialité renaisse entre la France et l’Angleterre. Si les deux Cabinets restent longtemps en présence l’un de l’autre, tels qu’ils sont, le Cabinet Anglais prendra l’habitude de traiter les affaires à Berlin, le Cabinet Français prendra l’habitude de les traiter à Vienne, car il n’y a pas deux cœurs qui s’entendent mieux au monde que celui du Roi Louis-Philippe et du Prince de Metternich (remarquez cependant que le second est dans son rôle); et quand on aura vécu longtemps dans des relations différentes, l’alliance sera définitivement rompue. Pour moi, je tiens que ce sera pour l’Angleterre, autant que pour la France, le plus grand des malheurs.
Adieu, mon cher ami; écrivez-moi de temps en temps. Je vous tiendrai au courant de mon côté.
A. Thiers.”
In the next letter quoted, being the answer to the first written by Panizzi, Thiers seems to have conceived a more probable solution of the Queen’s mother’s share in the Coburg counter-plot than his correspondent. Her real motives and purposes must, it is to be feared, be for ever relegated to the unreliable realms of conjecture. It is amusing to read Thiers’s account of how the evil influence of the intrigue extended so far as to threaten—happily only threaten—a rupture in the Liberal party in France. The true moderation of Thiers, and his sound common sense again shine forth conspicuously in the following letter:—
“Paris, le 17 Janvier, 1847.
“Mon cher Panizzi,