J’ai prévenu vos désirs, et je vous ai écrit ces jours derniers une longue lettre sur tout ce qui intéresse en ce moment les esprits politiques et les bons citoyens des deux pays.

Je connaissais déjà les deux dernières pièces que vous m’avez envoyées. Elles établissent clairement la vérité et ruinent l’échafaudage de nos gens de Cour. Voici ce qui m’apparaît de tout ceci.

La Reine Christine voulait un Prince de Cobourg et le demandait ardemment.

La Cour des Tuileries voulait avant tout écarter un Prince de Cobourg (dans un intérêt ministériel et électoral, car on craignait l’effet de ce mariage sur l’opinion publique, fort prévenue à cet égard) et désirait, sans l’oser faire, le mariage du Duc de Montpensier avec l’Infante.

Le Cabinet Anglais ferait à la France l’abandon du Prince de Cobourg, reconnaissant que ce choix mettrait en fausse position la France, l’Espagne et l’Angleterre; mais il tendrait vers l’Infant Don Henri, dans le désir de renverser les modérés et d’amener les progressistes.

Voilà, selon moi, les vœux de chacun.

Il m’est démontré jusqu’à l’évidence que Lord Palmerston n’a pas agi autrement que Lord Aberdeen, et que leur thème à l’un et à l’autre a été celui-ci: La Reine d’Espagne est libre; elle fera bien, dans l’intérêt de ses relations avec la France, de choisir l’un des deux Princes Espagnols, et, entre les deux, l’Infant Don Henri.

Lorsque la dépêche de Lord Palmerston, du 19 Juillet, a été communiquée à M. Guizot, on l’a envoyée à Madrid, et on a décidé la Reine Christine en faveur de l’Infant Don François, par la crainte d’avoir l’Infant Don Henri et les Progressistes. Je crois que c’est la Reine Christine qui a proposé le mariage Montpensier, pour n’avoir pas l’Infant Don Henri comme gendre de sa seconde fille. Ici, pour s’excuser, on prétend que la Reine Christine a voulu que les deux mariages fussent liés ensemble, et qu’on a été obligé de consentir au second pour être assuré du premier. Mais personne ne sait au juste comment les deux mariages ont été offerts et acceptés. Ce qui est évident, c’est que la crainte de Don Henri a été employée pour décider la Reine Christine. On a ensuite pris son parti à l’improviste, et tandis que le 28 Août on promettait à Lord Normanby l’action commune à Madrid, on lui annonçait, le 1er Septembre, que tout était fini. On s’était mis dans une position à ne sortir d’affaire que par des mensonges.

Voilà ce qui est clair pour moi. Le thème des engagements d’Eu, auxquels on a manqué, parce que ces engagements, tenus par Lord Aberdeen, ont été violés par Lord Palmerston, est un thème absurde, mais dans lequel on persistera.

Jusqu’ici les pièces produites à Paris n’éclaircissent pas la question. D’abord, peu de personnes les ont lues; très-peu, parmi celles qui les ont lues, sont capables de les comprendre. On s’en fie à ce que disent les hommes les plus compétents. Or, les ministériels ont en cela l’avantage, car ils affirment, et les opposants, n’ayant pas connaissance de toutes les pièces, sont réduits à contester les affirmations des ministériels, en disant que les pièces sont tronquées. Jusqu’ici donc il ne fait pas jour encore. Le gros public ne lira que les discours de M. Guizot, de Lord Palmerston, de M. de Broglie, de Lord Aberdeen, de M. Thiers. Ce sont ces discours qui feront son opinion; il faut même réduire la question au vrai; Les deux personnages en action, M. Guizot et Lord Palmerston, décideront l’opinion, plus que personne, par leurs discours. Celui qui mettra le mieux les faits au clair aura le plus d’influence: peut-être Lord Aberdeen, comme arbitre entre les deux, sera-t-il aussi fort écouté.