Il se passe ici, dans l’opposition, un fait qui a peu d’importance en lui-même, mais qui fournit beaucoup de bavardages. Il y a dans tous les partis, mais surtout en France, des seconds qui veulent être les premiers. Je suis fort, moi, avec Odilon Barrot; à nous deux, nous décidons la conduite de l’opposition. MM. Billaut et Dufaure, deux avocats fort médiocres, le premier fort intrigant, le second morose et insociable, fort mécontents de ne pas être les chefs, ayant le désir de se rendre prochainement possibles au ministère, ont profité de l’occasion pour faire une scission. L’alliance avec l’Angleterre n’est malheureusement pas populaire. J’ai depuis quinze ans beaucoup de peine à la soutenir. J’ai amené l’opposition à l’accepter, et l’événement de Cracovie m’a fort aidé, tout dernièrement, à fermer la bouche aux partisans de l’alliance contre-révolutionnaire avec la Russie. Mais c’est néanmoins une tâche laborieuse que d’amener les esprits à l’Angleterre. MM. Billaut et Dufaure ont imaginé de l’étendard d’une scission, en adoptant le thème suivant: Résistance à l’Angleterre, approbation des mariages Espagnols, etc.... Notez que ces deux messieurs, vulgaires et ignorants comme des avocats de province, n’ayant jamais regardé une carte, sachant à peine où coulent le Rhin ou le Danube, seraient fort embarrassés de dire en quoi l’alliance Anglaise est bonne ou mauvaise. Mais ils font de la politique comme au barreau on fait de l’argumentation; ils prennent une thèse ou une autre, suivant le besoin de la plaidoirie qu’on leur paye, et puis ils partent de là, et parlent, parlent.... Ils ont, de plus, trouvé un avantage dans la thèse actuellement adoptée par eux, c’est de faire leur cour aux Tuileries: et de se rendre agréables à celui qui fait et défait les ministres. Du reste, ils espéraient amener grand monde à eux, mais ils ne sont pas 15 sur 180 membres de l’opposition. Ils n’en seront pas moins un grave sujet d’embarras et donneront du cœur à nos ministres pour nous accuser d’être livrés à l’Angleterre, quand nous plaiderons la cause du bon sens et de la vraie politique.
Quant à moi, j’ai goût à braver les passions de cour et les passions de rue; je me crois dans le vrai quand j’entends crier contre moi les laquais de la royauté et les laquais de la canaille, les uns disant que nous sommes les ennemis du Roi, parce que nous blâmons des mariages imprudents; les autres disant que nous sommes livrés a l’Angleterre, parce que nous soutenons que la brouille de la France et de l’Angleterre est le triomphe du despotisme en Europe. Je suis convaincu, plus que jamais, de la nécessité de l’union des deux pays. Je désire cette union sous tous les ministères Tories ou Whigs, mais je la crois plus fructueuse sous les Whigs. Malheureusement on nous rappellera 1840, et on nous dira que nous avons mauvaise grâce de défendre les auteurs du traité du 15 Juillet. Tout cela fait une position compliquée, difficile, qui ne m’effraye pas, mais qui me dégoûterait de me mêler des affaires, si ma dignité personnelle ne m’obligeait pas à rester à mon poste.
Le ministère aura la majorité: cela n’est pas douteux. Il ne pourra périr que par les événements. Le ministère anglais, s’il dure, aura la plus grande influence sur le résultat. Quand le Roi croira les choses stables en Angleterre et la question sérieuse, il abandonnera M. Guizot. Mais comme il faudra sacrifier dans M. Guizot son amour-propre et son gouvernement personnel, il mettra plus de temps à céder que de coutume. Je crains seulement que dans l’intervalle les deux pays n’aient eu le temps de se brouiller.
Les ministres se vantent beaucoup, en effet, que M. Gréville est venu leur porter des paroles de paix. J’ai vu M. Gréville, il a dîné chez moi. Il a nié toute mission diplomatique, il m’a paru tenir un bon langage, que je trouve cependant nuancé de torysme. Voici le ton de ses discours: Lord Palmerston a raison contre M. Guizot; mais il faut oublier le passé et s’entendre. En somme, il parle comme parlent à Paris les ministériels raisonnables, qui disent: M. Guizot a eu tort, mais il faut n’y plus penser. Je trouve cela naturel, préférable assurément à une rupture de la France et de l’Angleterre; mais je voudrais voir tomber du même coup la politique qui livre l’Italie, la Suisse, l’Allemagne à nos ennemis, qui n’a d’entrailles que pour les intérêts de Cour, et à qui tout sentiment élevé est étranger. Je ne suis pas, quant à moi, très-lié avec M. Gréville. Je le trouve sensé, aimable, gracieux pour moi; mais je ne parle avec lui de la Princesse de Lieven que pour en dire des choses qui ne tendent pas à me rapprocher de M. Guizot. Du reste, M. Gréville vit chez Lord Normanby.
Je finis en vous disant qu’il faut démasquer les mensonges de M. Guizot, mais ne pas tenir un langage qui sente la jalousie contre la France. Avouer qu’on a voulu Don Henri, et les progressistes en Espagne, est très-naturel, très-sincère et très-bon. Je crois que c’est la vérité, et qu’un Ministre Anglais peut en convenir. Je vous écris tout ceci pour vous seul. Vous n’imaginez pas tout ce que débitent ici les ministériels. Ils prétendent que je suis en correspondance avec Lord Palmerston, à qui je n’ai jamais écrit de ma vie, et qui ne m’a jamais écrit non plus.
Adieu, mon cher ami; au revoir après la bataille.
A. Thiers.”
In the preceding and in the following letters, allusion is made to an act of political iniquity, on which subject, as it happened in a remote corner of Europe, and at a considerable distance of time, it may not be amiss to refresh the reader’s memory. By the Treaty of Vienna, it was stipulated that Cracow should be for ever a free and independent town, under the protection of the three powers—Russia, Prussia, and Austria. In 1846 an insurrection broke out in the town, and the insurgents set up a Provincial Government. They were promptly defeated, and Cracow again became subject to the three powers. For a time things went on as before, but the ramifications of the Spanish plot had extended a little further than the plotters either intended that they should or imagined that they could. Taking advantage of the shattering by Guizot and his master of the entente cordiale between England and France, the three powers concerned with the protection of Cracow, coolly proclaimed, without consulting their fellow signatories to the Treaty, that, so far as regarded that unfortunate town, the provisions of the Treaty were annulled, and Cracow was forthwith annexed to Austria as an integral part of the empire. Separate protests against this act of spoliation, were, as a matter of course, made by both France and England; but, equally as a matter of course under the circumstances, the protests were separate, and as such had no influence on the action of the three confederates.
“Mon cher Panizzi,
Je vous envoie quatre exemplaires du Moniteur, car c’est par le Moniteur que je vous prie de faire connaître mon discours. Il est indignement rendu dans les divers journaux. Il n’a ni sens, ni clarté, dans les comptes-rendus inexacts que les journaux en ont donnés. Envoyez donc ces quatre Moniteurs, l’un à Lord Palmerston, les autres à qui vous jugerez utile de les faire parvenir.