e) Techno-hyper-écrivain, c'est quoi?

Alors qui sommes-nous? Les hyperécrivains de demain (comment les nommer?) seront peut-être les plasticiens qui utilisent le mot comme matière, les écrivains sensibles aux sonorités de l'image, à la mobilité des mots vus autant que lus, à l'objet texte, des graphistes qui ont le droit de faire de l'art, etc. Et ceux d'après-demain, ceux de la génération numérique innée, ne se poseront plus la question de savoir d'où tu parles, de quelle discipline artistique tu proviens, et quel est ton combat, camarade, comme ils disent.

A moindre frais donc, sans compétences informatiques d'ingénieur diplômé (si l'on compare l'exigeante programmation que demandaient les machines des années 70), l'apprenti techno-auteur peut aujourd'hui cumuler les casquettes de créateur producteur diffuseur… C'est inouï, planétaire, du jamais vu. Personnellement, par manque de mégalomanie ou par flemme (je n'ai jamais fait de mailing list de ma vie ni rédigé des lettres d'information ni envoyé d'autres types de faire-part aux e-communautés concernées, etc.), je préfère me soumettre à l'organisation affective du réseau qui me met en lien, ce qui est l'occasion de faire des rencontres, sympas. Cela pour dire que nous ne sommes pas forcément esclaves de toutes les libertés qu'offre la machine.

Mais si les écrivains français classiques en sont encore à se demander s'ils ne préfèrent pas le petit carnet Clairefontaine, le Bic ou le Mont-Blanc fétiche, et un usage modéré du traitement de texte, plutôt que l'ordinateur connecté, voire l'installation, c'est que l'HTX (littérature hypertextuelle, ndlr) nécessite un travail d'accouchement visuel qui n'est pas la vocation originaire de l'écrivain papier. En plus des préoccupations du langage (syntaxe, registre, ton, style, histoire…), le techno-écrivain - collons-lui ce label pour le différencier - doit aussi maîtriser la syntaxe informatique et participer à l'invention de codes graphiques car lire sur un écran est aussi regarder. De plus, regarder n'est pas forcément contempler, soit rester passif car, par idéologie empreinte dans l'interface même de tout ordinateur connecté ou du CD-Rom (bientôt le DVD pour tous en attendant le reste), il y a cette contrainte de l'interactivité.

Ce genre de création multimédia et hypertextuelle pose une série de questions:

1/ Peut-on lire sur écran de l'écrit qui ne soit pas mis en scène? L'environnement visuel contribue-t-il à enrichir vraiment le propos d'une fiction narrative?

2/ Est-ce que le techno-écrivain doit être l'auteur de la mise en écran de ses écrits pour ne pas être dépossédé de ses intentions? Doit-il produire lui-même ses images? Doit-il en mettre? Quel est leur statut par rapport au texte? Si un graphiste compose des images, y aura-t-il collaboration ou trahison?

3/ L'apprentissage des logiciels d'images, de divers langages informatiques, des limites et des possibilités du support choisi, ne peut être que non théorique, empirique. Est-ce une perte de temps pour celui qui crée le fond de la fiction? Et si l'auteur du texte ne réalise pas lui-même la mise en scène numérique, quels types de document doit-il remettre au réalisateur multimédia? En plus du texte, il devra concevoir un scénario non-linéaire, interactif, une arborescence hypernarrative, un story board visuel, des notes d'intention esthétique? Quel est son statut d'auteur dès lors: il devient scénariste?

4/ L'HTX (littérature hypertextuelle, ndlr) qui passe par le savoir-faire technologique rapproche donc le techno-écrivain du scénariste, du BD dessinateur, du plasticien, du réalisateur de cinéma, quelles en sont les conséquences au niveau éditorial? Faut-il prévoir un budget de production en amont? Qui est l'auteur multimédia? Qu'en est-il des droits d'auteur? Va-t-on conserver le copyright à la française? L'HTX sera publiée par des éditeurs papier ayant un département multimédia? De nouveaux éditeurs vont émerger et ils feront un métier proche de la production? Est-ce que nous n'allons pas assister à un nouveau type d'oeuvre collective? Bientôt le sampling littéraire protégé par le copyleft?

5/ Revenons à des questions de création: l'écran change la perception du texte, peut imposer une vitesse de lecture, un environnement graphique frôle souvent le piège décoratif. Résultat: la liberté imaginaire du lecteur serait dominée par la machine et son joli petit écran fascinant le temps d'une mode permise par quelques javatrucs ou par quelques logiciels Flash bientôt obsolètes? Nous savons que la machine séduit, alors comment la trans-former pour qu'elle nous émerveille sans artifices faciles? On le sait: le multimédia, livré à la guerre économique des monopoles, produit des oeuvres instables mais l'intérêt arty n'en est pas moins solide!