J'AVAIS CRAINT LA NEIGE
J'avais craint la neige,
Je vous avais espérée.
—La neige est venue,
La neige,
Pareille à l'effeuillement
De ces roses.
Soyez la première à marcher sur la blancheur des pétales
—Fleurs du froid effeuillées par l'hiver—
Avant que d'autres ne les écrasent.
Les pétales tombées, les étoiles fondantes se rejoignent,
Dallage éphémère,
Marquez l'empreinte de ses pieds tournés vers moi!
Que la neige dans ma cour,
Tachetée par ses pas,
Soit un tapis d'hermine!

SUFFISANCE
Quand ton regard mi-clos, luisant entre tes cils,
Peut évoquer l'amour sans forme et sans visage,
Tu ne rêves donc plus aux amants de passage?
—Quelle joie égalant ton dégoût t'offrent-ils?—
Ils rôdent tels des loups à l'affût d'une proie,
Désirant mat ton corps que leur désir salit;
Mais, loin d'eux, ton désir, seul maître de ton lit,
Reste le créateur nocturne de ta joie.
Et lorsque le désir te tient éperdûment
Livrée, et qu'il te rend plus ardente et plus souple,
Lorsque ton être double, à la fois ton amant
Et ta maîtresse, sait te prendre, mieux qu'un couple
Tu t'exaltes, ton geste est plus harmonieux.
N'aimant que Toi, tu plains la femme qui s'encombre
Du danger des amours faciles; toi, les yeux
Pleins d'orgueil, tu ne sert qu'à ta beauté, dans l'ombre.

VERS LIBRES
Ils sont là, quelque part, les êtres de mon cœur,
Dans de sombres demeures,
Gardés par des esclaves ...
Moi, je vais sans entraves,
Et me navre de leurs peurs.
J'abattrai les cloisons
De leurs dures maisons,
Les sauvant de leurs murs,
Car c'est moi qui endure
La vue de leurs prisons ...
Et pendant que toi tu dors,
C'est moi que l'on enferme—dehors!

UN VIEUX CHAT DE MISÈRE
Un vieux chat de misère
Est entré dans ma serre,
Chargé des éléments
Electriques de l'orage—
Ses yeux, charbons ardents,
Brûlent au dedans
De sa tête sans pelage—
De sa vieille tête d amant,
Déchiquetée par la guerre,
L amour et le carnage;
Il manque d'aliments,
Non d'ongles ni de dents!
Enviez-les gens prudents,
Soupirez, ô femmes sages!

DISTIQUES
Tu veux que je te fasse un amoureux poème.
Ecoute donc plutôt si mon silence t'aime!
Je ne saurais donner au sage alexandrin
Les plaintes du plaisir, le rythme de nos reins!
Quand, sous mon corps élu, je sens battre ta joie,
Exprimer mon désir qui t'effleure et te broie?
Sois ma maîtresse douce et folle; au lieu de mots
Accepte sur ta chair d'extatiques sanglots!
Et lorsque je retombe avec toi—si ma bouche,
Eloquence muette, est celle qui te touche,
Laisse moi parcourir ton être harmonieux
De tes pieds recourbés à tes courbes cheveux.
Nerfs d'accord, bien tendus: musique, sortilège,
Harpe dont je détiens le secret des arpèges—
Pour toi, l'art de mes mains, orgueilleux instrument,
Fait l'amour en poète, et les vers en amant!

EFFLUVE D'UN VIEUX LIVRE
Effluve dun vieux livre,
Humide odeur du temps—
Console bien de vivre
—De vivre trop longtemps—
Dans ces pages respire
Le passé des élans,
Des voyages à lire
Par ce vieux nouvel an!

MES MORTS
Je suis ivre du vin des ténèbres, plus fort
Que le vin des vivants: l'amour plante sa vigne
Au-delà de la vie. Et mon cœur, enfin digne
De son sang survivant, va revivre ses morts.
A chaque projet de voyage
Une blessure s'ouvre en moi.
—J'ai bien trop aimé des visages
Pendant des saisons et des mois!
—Semblant choisir une personne
—Aigu comme un chat Siamois—
Mon désir fixe s'y cramponne
De ses yeux clairs, phosphorescents.
Et je te prend et je me donne,
—Et tout redevient innocent:
Deux fauves vivant leur idylle
De cris, puis âme, vos accents!
Et c'est l'amour qui fait la ville
Déserte, et peuple le désert!
—Allons à Tunis, à Séville,
A Bagdad, au Pôle sud?—vers
Ce jardin suspendu, miracle,
Ce lit de fleurs sur l'univers.
Seules ensemble, qu'on me bâcle
Ces souvenirs, que libres, nus,
Nous échappions aux débâcles....
Quels sont ces êtres inconnus?
Nous attendant après la houle ...
Au nouveau monde survenu?
Quels sont ces mendiants, ces foules?
—Ah! tous nos morts sont avec nous!
J'ai le vin triste: rien ne saoûle!
Et seuls à seuls et à genoux,
Mes morts sont venus me reprendre,
—Où fuir leurs terribles yeux doux?
Pas de Cythère, il faut descendre,
—Il faut se quitter au retour?
Chez moi, plus rien ne me demande,
Assez de landes et de "moors",
De villas et de cimetières—
Pour t'enterrer vivant, amour?
Et vous, mes ardentes poussières,
Vous tous mes Morts, mes Sans-Soucis,
Je vous reviens donc toute entière?
Ces quais, ces platanes: Passy!
Je vous reconduis à la porte
Du cimetière que voici!
Trop tard pour entrer mais qu'importe!
—Ce haut navire attend Paris:
Mon tout premier amour, ma morte....
Pleurez encor, mes yeux taris!...

L'AUBE
L'aube.
Le sifflement d'un train
Déchirure ... Banlieue ... Aube.
Quelqu'un qui n'est pas dans mon sommeil me touche l'épaule,
—Quelqu'un qui n'est pas dans mon sommeil me dit: Lève-toi: viens
Et mon cœur saute, hors de son élément, vers le soleil:
Un instant mon cœur m'échappe—
Puis mon corps reprend son fardeau d'angoisse:
Ma chair enceinte de mon cœur bat:
Et je redeviens le rythme et la chose de mon cœur.
Mon cœur, dominé par sa prison, s'égalise,
Reprend son cours, se fait au jour à vivre.
—Jours à vivre: orchestration du bruit: tout se tait dans le bruit—
Prêt à oublier ce saut hors de soi qui voulait renaître ...
Ailleurs, l'aube passe!

RÉVEILLON
Puisqu aucun soir nouveau ne vient tourner la page,
Je vis penchée encor sur la dernière image:
Et reste en la turquoise enclose, à votre table,
T'invitant, souvenir, à ces mets délectables
Qui triomphent des vins, et fleuri de nos verres,
Votre visage au bout d'un chemin de lumières!
Moi, face à votre face entre les dix chandelles,
Je vois briller pour moi les douces étincelles
De vos yeux, de vos dents entre vos frêles joues,
Et les doigts scintillants, et votre ombre qui joue
D'un roseau ... fait jaillir parmi des pierreries
L'art nocturne des sons en longues rêveries ...
Et je reste attentive à la place où vous fûtes!...
Plus tard, vers le silence autre des autres flûtes
Qui furent consacrées jadis aux fumeries,
—Nos pieds vêtus de soie et parmi vos soieries—
Nous suivons la doctrine agréable et stoïque
D'un sage qui remue une âme asiatique,
Tandis que se dédouble, en route droite et fine,
L'encens: souffle du dieu monté vers nos narines!

BAL PARÉ
Le trente Juin, vers les dix heures,
Daignez étonner vos miroirs
De travestis et de loups noirs,
Et venir, laissant vos demeures,
Jusqu'à mon petit pavillon.
Nous y dessinerons des danses
De jadis, et maintes cadenses
Préférables au cotillon.
La vie ayant sa parodie,
On donnera la comédie,
Ou bien des airs au clavecin
Egrèneront leur mélodie.
Mais tant me plaît que sans dessein
Chaque heure amène sa plaisance,
Que ce programme est incertain:
Je veux surtout votre présence
Du soir jusqu'au nouveau matin.
Dans vos déguisements fantasques
Vous me serez les bienvenus,
Par vos sourires reconnus
Sous l'uniformité des masques.