FÊTES
Les lanternes parmi les arbres ont des joues
Peintes: telles mousmés lumineuses qu'on loue!
La chasse aux vers luisants prendra pour son taïaut
Les sons de quelque flûte invisible qui joue:
Arabesques d'une âme ancestrale et mantchoue
Qui s'enfle du désir d'arriver sans défaut
A cette lune prise au pommier le plus haut?
Un tourbillon de neige,
Comme les lucioles
Ont blanchi!
.......................
En ajoutant vos regards
Aux regards de mes hôtes,
Je croirai au retour des lucioles.
Voici du maître Avril la frêle orfèvrerie:
Hyacinthes, muguets, cloisons pleines de miel;
La branche du pommier, fragilement fleurie,
Semble être l'éphémère ouvrage d'Ariel.
Je mets tout ce printemps sur ton grand lit: qu'il vienne
Se rouler à tes pieds afin qu'il t'en souvienne.
DIFFÉRENCES
Vous vivez du temps qu'il fait,
De projets et de voyages;
De tel ennui, de tel fait,
Dun besoin d'air, de visages
Nouveaux, de rien et de tout.
Je ne vis que de vous...
De vous ... et sans voir les pages
Des livres, de tout distrait,
Ma barque est un lit défait,
Vos traits sont mes paysages,
L'air qu'il me faut sont vos doux
Parfums: je vis de vous!
JEUX SUPRÊMES
Ce toit porte ta nudité,
Ta forme: couleur ou bien vivre.
Je bois le loin de ma bouche ivre
De ta divine crudité.
En pleine chair, en plein ciel suis-je,
(Trébuchant vers quatre horizons
Pour retomber en un frisson)
Seule pour ce double vertige?
Quitter, en tremblant des genoux,
Ce baldaquin où la nuit sème
Peu d'astres, descendre de même
Vers Paris—éteint comme vous!
VERS PRIS AUX POÈMES QUE JE N'ÉCRIRAI PAS
Sentiments exprimés: libretti d'opéra.
La saveur à venir des choses retrouvées...
Ces lointaines vallées
Qui fument de l'azur...
Je fus heureux
Avec ses seuls yeux
—Et cet amour miraculeux
Entre nous deux.
Heureuses, bienheureuses,
Les villes vaniteuses
Se mirent dans ses eaux...
Un homme, au chapeau dur, de la ville coupable,
A travers la forêt a l'air d'un corbillard.
L'humidité du sol clapote à mes semelles,
Mars accourt, secouant ses écharpes de vent.
De toute leur adolescence
Ils se ruent contre la nuit.
Le mois de mai, comme un poète anglais
Le soleil est venu me chercher dans mon lit
S'en aller n'importe où,
Le bras autour d'un cou.
Vers ces autres couleurs que contiennent nos ombres.
Piano: harpe couchée en ton cercueil sonore.
Harpe, eau mise en musique, cordes ... pluie...
Quelque mort pourrissant au fond des marécages
Et le crépuscule laisse tomber la lune....
La lune, lanterne sourde aux mains de la nuit...
Luisante aumône,
Pièce d'argent que nous jette la nuit...
La lune haut cernée de tout son devenir...
Son profil blanc et froid: un fragment de la lune
Et ses mains dans la nuit, fargilités lunaires.
Les grands bouleaux aux yeux de Pharaonne,
Noirs dans leur blanche peau.
De ma verdure citadine.
La branche verte se dandine
A ma fenêtre—Un vers anglais
Ignore le mal qu'il me fait.
M'évanouir dans du brouillard
La face d'un noyé flotte au ras des hublots.
LE PREMIER DÉPART
Ah! le silence, le multiple silence,
Vivant dans les départs,
Et le pressentiment traversant comme un phare
L'ombre et la distance.
Qu elle semble loin, qu'elle semble tard
L'absence.
Dans un tourbillon d'heures—un jour, pas davantage—
Que de naufrages,
Que de débris épars,
Restés de ces naufrages!
Et cet embrun aux yeux,
Et ces morts sur la plage,
Et ces trésors sombrés au fond de la douleur
La houle de vagues au cœur!
AUCUNE CLEF N'A LE DESTIN
Les bourgeois rentrent un par un
Ou deux par deux: dans l'habitude
De partager leurs solitudes
—Des clefs ils ont la certitude!
Aucune clef n'a le destin!
je loge enfin près de ta rue;
—Mais toi tu semble disparue.
Ah! si tu m'étais accourue!
Je veille, et c'est déjà demain!
La route blanche sous la neige
Tourne vers ton absence; fais-je
Bien de rester seule, que sais-je?
M'emmurer d'un «secret jardin»,
Mourir des fleurs de lune mortes?
La poigne de mes mains est forte.
Garde aux spectres: j'ouvre la porte—
Reprendre, vivante, tes mains!
... Le passé n'est un pur festin
De flûtes et luths délectables,
Que si l'amour inaltérable
Se plait encor à notre table!
ÉQUINOXE
Ce soir, j'ai tout l'automne en moi,
Ses gris, ses désespoirs, ses morts et ses tempêtes,
Et tout le menaçant émoi
Des malfaiteurs de route—oh fières et fortes têtes!
Moi, le déshérité des humains, dont vous êtes,
Volontaire déshérité,
Que vous me faites mal avec votre gaîté!
—Car j'ai quitté toutes vos fêtes.
Prenez garde! je vous rendrai le mal que vous me faites.
Je suis le Juif errant et le déshérité—
Dieu de ma destinée, et souvent de la tienne,
O femmes, trop diverses: «toi».
Mais, la marque reste seule en moi.—
Toi, par le mauvais temps, faut-il qu'il t'en souvienne
—A peine?
Voici venir l'automne, et l'on rentre chez soi:
L'amour familial dans la maison jolie!
Mais nous qui nous chauffons au feu de la folie,
Où donc est notre épaule, où donc est notre toit?
Amants des grands chemins, usons nos bons cerveaux,
Nos bras qui ne savent qu'étreindre.
—Etreindre? Mieux vaudrait étrangler—et sans geindre
Se tuer dans l'égout pour l'amour vieux-nouveau,
La face bien marquée de tous leurs crocs, (répliques
Que nous auront données ces chiennes dites nos sœurs)
Mais la face levée vers le ciel, extatiques,
D'un dernier coup de poing, au cœur!
NUIT BACHIQUE
Ivre de boire à flots la belle nuit bachique,
Je n'avais plus besoin que vous vous soyiez Vous:
—Je n'avais plus besoin de la bonne musique!
Je mâchais des débris d'étoiles—tels des fous
Se reposant enfin d'être de trop eux-mêmes
—Des dieux impersonnels courtisent mes genoux.
Les ombres prenaient corps. Je leur disais "je t'aime"
—Disant à tout: "je t'aime" est-ce à toi seule, à Toi
Nuit dont je partageais les vastes diadèmes!
J'étais libre un instant, universel et roi
—Libre des sentiments qui font notre esclavage,
Mais me voici repris par tout le désarroi ...
Par le doute et le trouble et le double engrenage!
Je ne suis plus que moi! Les choses d'alentour
Ne sont plus qu'à leur place ... Et sûr d'un seul visage
J'ai quitté tout amour pour retrouver l'Amour!
L'ŒUVRE ÉTRANGE
Mes mains, sculpteurs incompétents,
Cherchent à faire leur statue:
J'oppose une lutte têtue
Au vide; mes gestes contents
Tracent tes poses effacées,
Et mon écho poursuit en vain
Dans le silence—ce ravin—
Les voix aux formes enlacées.
Echappé de mes doigts palpant
Ton corps—éclipse ou suicide?—
Dans cet espace, où coïncident
Des cubes d'air entre des pans
De mur, limites plus opaques
De contenir le transparent
Où flottent vos contours errants,
Sirène, aux stériles attaques?
... Faut-il que l'immatériel
Nous ouvre à jamais tous ses gouffres
De l'œuvre étrange dont je souffre
Monte la race d'Ariel!
SONNET D'AUTREFOIS
(Genre Anthologie!)
Sans plus tâcher de plaire ou même d'émouvoir,
Laisse-moi m'approcher de toi, plus virginale
Que la neige; apprends-moi ta paix impartiale,
Anéantis en moi la force et le vouloir.
Je veux cacher mes yeux, plus tristes que le soir,
A tes yeux, oublier jusqu'au petit ovale
De ta face, et, mon front dans le frais intervalle
De tes seins, sangloter des larmes sans espoir.
Mes pleurs sont un poison très lent que je veux boire,
Au lieu de mendier à quelque amour banal
L'ingrate guérison, l'aveuglement final.
Près de toi mon désir se consume, illusoire.
O mes regrets! combien j'éprouve encor ce mal
De rêver au bonheur auquel on ne peut croire.