Vers trois heures, un aide de camp arriva, apportant un ordre. On nous fit reprendre les armes; nos tirailleurs se répandirent dans la plaine; nous les suivîmes lentement, et, au bout de vingt minutes, nous vîmes tous les avant-postes des Russes se replier et rentrer dans la redoute.

Une batterie d'artillerie vint s'établir à notre droite, une autre à notre gauche, mais toutes les deux bien en avant de nous. Elles commencèrent un feu très vif sur l'ennemi, qui riposta énergiquement, et bientôt la redoute de Cheverino disparut sous des nuages épais de fumée.

Notre régiment était presque à couvert du feu des Russes par un pli de terrain. Leurs boulets, rares d'ailleurs pour nous (car ils tiraient de préférence sur nos canonniers), passaient au-dessus de nos têtes, ou tout au plus nous envoyaient de la terre et de petites pierres.

Aussitôt que l'ordre de marcher en avant nous eut été donné, mon capitaine me regarda avec une attention qui m'obligea à passer deux ou trois fois la main sur ma jeune moustache d'un air aussi dégagé qu'il me fut possible. Au reste, je n'avais pas peur, et la seule crainte que j'éprouvasse, c'était que l'on ne s'imaginât que j'avais peur. Ces boulets inoffensifs contribuèrent encore à me maintenir dans mon calme héroïque. Mon amour-propre me disait que je courais un danger réel, puisque enfin j'étais sous le feu d'une batterie. J'étais enchanté d'être si à mon aise, et je songeai au plaisir de raconter la prise de la redoute de Cheverino, dans le salon de madame de B***, rue de Provence[1].

[Footnote 1: *madame de B***, rue de Provence*. These initials correspond to those of Madame (la comtesse) de Beaulaincourt. A collection of eleven letters, written from 1866 to 1870 by Mérimée to this lady, was published by M. le comte d'Haussonville in the Revue des Deux Mondes, Aug. 5, 1879. The "rue de Provence," on the right bank of the Seine, extends from the point where the "rue de Rome" meets the "Boulevard Haussmann" to the "rue du Faubourg Montmartre.">[

Le colonel passa devant notre compagnie; il m'adressa la parole: "Eh bien, vous allez en voir de grises pour votre début."

Je souris d'un air tout à fait martial en brossant la manche de mon habit, sur laquelle un boulet, tombé à trente pas de moi, avait envoyé un peu de poussière.

Il paraît que les Russes s'aperçurent du mauvais succès de leurs boulets; car ils les remplacèrent par des obus qui pouvaient plus facilement nous atteindre dans le creux où nous étions postés. Un assez gros éclat m'enleva mon schako[2] et tua un homme auprès de moi.

[Footnote 2: *schako*. A word of Hungarian origin. A shako is a soldier's headgear, having the form of the frustum of an oblique cone. It is stiff, has a vizor, no brim, and is provided with a pompon or a plume.]

—Je vous fais mon compliment, me dit le capitaine, comme je venais de ramasser mon schako, vous en voilà quitte pour la journée. Je connaissais cette superstition militaire qui croit que l'axiome non bis in idem[1] trouve son application aussi bien sur un champ de bataille que dans une cour de justice. Je remis fièrement mon schako.