En apprenant que je sortais de l'école de Fontainebleau[1], il fit la grimace et dit:
[Footnote 1: *école de Fontainebleau*. A military school at Fontainebleau, about 37 miles from Paris. In 1806 it was transferred to St. Cyr, 2-1/2 miles west of Versailles. The town itself is famous for its palace, which is of great historical value.]
—Mon lieutenant est mort hier…
Je compris qu'il voulait dire: "C'est vous qui devez le remplacer, et vous n'en êtes pas capable." Un mot piquant me vint sur les lèvres, mais je me contins.
La lune se leva derrière la redoute de Cheverino[1], située à deux portées de canon de notre bivac. Elle était large et rouge comme cela est ordinaire à son lever. Mais, ce soir-là, elle me parut d'une grandeur extraordinaire. Pendant un instant, la redoute se détacha en noir sur le disque éclatant de la lune. Elle ressemblait au cône d'un volcan au moment de l'éruption.
[Footnote 1: *la redoute de Cheverino*. This fort is referred to in the following passage, taken from Lavisse et Rambaud: "Histoire générale du IVme siècle à nos jours," page 787, Vol. IX: "Le 5 septembre (1812) un combat se livra pour la possession d'une redoute russe sur le tertre de Chévardino, et fit perdre aux Français 4 ou 5000 hommes, aux Russes 7 ou 8000. Il annonçait du moins que les Russes avaient pris position et se disposaient, pour sauver leur capitale, à livrer bataille." The battle of Borodino, or the Moscova, took place on the 7th and the arrival at Moscow on the 14th of September.]
Un vieux soldat, auprès duquel je me trouvais, remarqua la couleur de la lune.
—Elle est bien rouge, dit-il; c'est signe qu'il en coûtera bon pour l'avoir, cette fameuse redoute! J'ai toujours été superstitieux, et cet augure, dans ce moment surtout, m'affecta. Je me couchai, mais je ne pus dormir. Je me levai, et je marchai quelque temps, regardant l'immense ligne de feux qui couvrait les hauteurs au delà du village de Cheverino.
Lorsque je crus que l'air frais et piquant de la nuit avait assez rafraîchi mon sang, je revins auprès du feu; je m'enveloppai soigneusement dans mon manteau, et je fermai les yeux, espérant ne pas les ouvrir avant le jour. Mais le sommeil me tint rigueur. Insensiblement mes pensées prenaient une teinte lugubre. Je me disais que je n'avais pas un ami parmi les cent mille hommes qui couvraient cette plaine. Si j'étais blessé, je serais dans un hôpital, traité sans égards par des chirurgiens ignorants. Ce que j'avais entendu dire des opérations chirurgicales me revint à la mémoire. Mon coeur battait avec violence, et machinalement je disposais, comme une espèce de cuirasse, le mouchoir et le portefeuille que j'avais sur la poitrine. La fatigue m'accablait, je m'assoupissais, à chaque instant, et à chaque instant quelque pensée sinistre se reproduisait avec plus de force et me réveillait en sursaut.
Cependant la fatigue l'avait emporté, et, quand on battit la diane, j'étais tout à fait endormi. Nous nous mîmes en bataille, on fit l'appel, puis on remit les armes en faisceaux, et tout annonçait que nous allions passer une journée tranquille.