Cette longanimité lui fit beaucoup de tort parmi nos jeunes gens. Le manque de hardiesse est ce que la jeunesse pardonne le moins, et, pour elle, le courage est le premier de tous les mérites, l'excuse de tous les défauts. Pourtant, petit à petit, tout fut oublié, et Silvio reprit parmi nous son ancienne influence.

Seul, je ne pus me rapprocher de lui. Grâce à mon imagination romanesque, je m'étais attaché plus que personne à cet homme dont la vie était une énigme, et j'en avais fait le héros d'un drame mystérieux. Il m'aimait; du moins, avec moi seul, quittant son ton tranchant et son langage caustique, il causait de différents sujets avec abandon et quelquefois avec une grâce extraordinaire. Depuis cette malheureuse soirée, la pensée que son honneur était souillé d'une tache, et que volontairement il ne l'avait pas essuyée, me tourmentait sans cesse et m'empêchait d'être à mon aise avec lui comme autrefois. Je me faisais conscience de le regarder. Silvio avait trop d'esprit et de pénétration pour ne pas s'en apercevoir et deviner la cause de ma conduite. Il m'en sembla peiné. Deux fois, du moins, je crus remarquer en lui le désir d'avoir une explication avec moi, mais je l'évitai, et Silvio m'abandonna. Depuis lors, je ne le vis qu'avec nos camarades, et nos causeries intimes ne se renouvelèrent plus.

Les heureux habitants de la capitale, entourés de distractions, ne connaissent pas maintes impressions familières aux habitants des villages ou des petites villes, par exemple, l'attente du jour de poste. Le mardi et le vendredi, le bureau de notre régiment était plein d'officiers. L'un attendait de l'argent, un autre des lettres, celui-là les gazettes. D'ordinaire, on décachetait sur place tous les paquets; on se communiquait les nouvelles, et le bureau présentait le tableau le plus animé. Les lettres de Silvio lui étaient adressées à notre régiment, et il venait les chercher avec nous autres. Un jour, on lui remit une lettre dont il rompit le cachet avec précipitation. En la parcourant, ses yeux brillaient d'un feu extraordinaire. Nos officiers, occupés de leurs lettres, ne s'étaient aperçus de rien.

—Messieurs, dit Silvio, des affaires m'obligent à partir précipitamment. Je me mets en route cette nuit; j'espère que vous ne refuserez pas de dîner avec moi pour la dernière fois.—Je compte sur vous aussi, continua-t-il en se tournant vers moi. J'y compte absolument.

Là-dessus, il se retira à la hâte, et, après être convenus de nous retrouver tous chez lui, nous nous en allâmes chacun de son côté.

J'arrivai chez Silvio à l'heure indiquée, et j'y trouvai presque tout le régiment. Déjà tout ce qui lui appartenait était emballé. On ne voyait plus que les murs nus et mouchetés de balles. Nous nous mîmes à table. Notre hôte était en belle humeur, et bientôt il la fit partager à toute la compagnie. Les bouchons sautaient rapidement; la mousse montait dans les verres, vidés et remplis sans interruption; et nous, pleins d'une belle tendresse, nous souhaitions au partant heureux voyage, joie et prospérité. Il était tard quand on quitta la table. Lorsqu'on en fut à se partager les casquettes, Silvio dit adieu à chacun de nous, mais il me prit la main et me retint au moment même où j'allais sortir.

—J'ai besoin de causer un peu avec vous, me dit-il tout bas.

Je restai.

Les autres partirent et nous demeurâmes seuls, assis l'un en face de l'autre, fumant nos pipes en silence. Silvio semblait soucieux et il ne restait plus sur son front la moindre trace de sa gaieté convulsive. Sa pâleur sinistre, ses yeux ardents, les longues bouffées de fumée qui sortaient de sa bouche, lui donnaient l'air d'un vrai démon. Au bout de quelques minutes, il rompit le silence.

—Il se peut, me dit-il, que nous ne nous revoyions jamais: avant de nous séparer, j'ai voulu avoir une explication avec vous. Vous avez pu remarquer que je me soucie peu de l'opinion des indifférents; mais je vous aime, et je sens qu'il me serait pénible de vous laisser de moi une opinion défavorable.