Il s'interrompit pour faire tomber la cendre de sa pipe. Je gardai le silence et je baissai les yeux.

—Il a pu vous paraître singulier, poursuivit-il, que je n'aie pas exigé une satisfaction complète de cet ivrogne, de ce fou de R… Vous conviendrez qu'ayant le droit de choisir les armes, sa vie était entre mes mains, et que je n'avais pas grand risque à courir. Je pourrais appeler ma modération de la générosité, mais je ne veux pas mentir. Si j'avais pu donner une correction à R… sans risquer ma vie, sans la risquer en aucune façon, il n'aurait pas été si facilement quitte avec moi.

Je regardai Silvio avec surprise. Un pareil aveu me troubla au dernier point. Il continua.

—Eh bien, malheureusement, je n'ai pas le droit de m'exposer à la mort. Il y a six ans, j'ai reçu un soufflet, et mon ennemi est encore vivant.

Ma curiosité était vivement excitée.

—Vous ne vous êtes pas battu avec lui? lui demandai-je. Assurément, quelques circonstances particulières vous ont empêché de le joindre?

—Je me suis battu avec lui, répondit Silvio, et voici un souvenir de notre rencontre.

Il se leva et tira d'une boîte un bonnet de drap rouge avec un galon et un gland d'or, comme ce que les Français appellent bonnet de police; il le posa sur sa tête; il était percé d'une balle à un pouce au-dessus du front.

—Vous savez, dit Silvio, que j'ai servi dans les hussards de… Vous connaissez mon caractère. J'ai l'habitude de la domination; mais, dans ma jeunesse, c'était chez moi une passion furieuse. De mon temps, les tapageurs étaient à la mode: j'étais le premier tapageur de l'armée. Tous les jours, il y avait des duels dans notre régiment: tous les jours, j'y jouais mon rôle comme second ou principal. Mes camarades m'avaient en vénération, et nos officiers supérieurs, qui changeaient sans cesse, me regardaient comme un fléau dont on ne pouvait se délivrer.

"Pour moi, je suivais tranquillement (ou plutôt fort tumultueusement) ma carrière de gloire, lorsqu'on nous envoya au régiment un jeune homme riche et d'une famille distinguée. Je ne vous le nommerai pas. Jamais il ne s'est rencontré un gaillard doué d'un bonheur plus insolent. Figurez-vous jeunesse, esprit, jolie figure, gaieté enragée, bravoure insouciante du danger, un beau nom, de l'argent tant qu'il en voulait, et qu'il ne pouvait venir à bout de perdre; et, maintenant, représentez-vous quel effet il dut produire parmi nous. Ma domination fut ébranlée. D'abord, ébloui de ma réputation, il rechercha mon amitié. Mais je reçus froidement ses avances, et lui, sans en paraître le moins du monde mortifié, me laissa là. Je le pris en grippe. Ses succès dans le régiment et parmi les dames me mettaient au désespoir. Je voulus lui chercher querelle. A mes épigrammes, il répondit par des épigrammes qui, toujours, me paraissaient plus piquantes et plus inattendues que les miennes, et qui, pour le moins, étaient beaucoup plus gaies. Il plaisantait; moi, je haïssais. Enfin, certain jour, à un bal chez un propriétaire polonais, voyant qu'il était l'objet de l'attention de plusieurs dames, et notamment de la maîtresse de la maison, avec laquelle j'étais fort bien, je lui dis à l'oreille je ne sais quelle plate grossièreté. Il prit feu et me donna un soufflet. Nous sautions sur nos sabres, les dames s'évanouissaient; on nous sépara, et, sur-le-champ, nous sortîmes pour nous battre.