"Le jour paraissait. J'étais au rendez-vous avec mes trois témoins, attendant mon adversaire avec une impatience indicible. Un soleil d'été se leva, et déjà la chaleur commençait à nous griller. Je l'aperçus de loin. Il s'en venait à pied en manches de chemise, son uniforme sur son sabre, accompagné d'un seul témoin. Nous allâmes à sa rencontre. Il s'approcha, tenant sa casquette pleine de guignes. Nos témoins nous placèrent à douze pas. C'était à moi de tirer le premier; mais la passion et la haine me dominaient tellement, que je craignis de n'avoir pas la main sûre, et, pour me donner le temps de me calmer, je lui cédai le premier feu. Il refusa. On convint de s'en rapporter au sort. Ce fut à lui de tirer le premier, à lui, cet éternel enfant gâté de la fortune. Il fit feu et perça ma casquette. C'était à mon tour. Enfin, j'étais maître de sa vie. Je le regardais avec avidité, m'efforçant de surprendre sur ses traits au moins une ombre d'émotion. Non, il était sous mon pistolet, choisissant dans sa casquette les guignes les plus mûres et soufflant les noyaux, qui allaient tomber à mes pieds. Son sang-froid me faisait endiabler.

"—Que gagnerai-je, me dis-je, à lui ôter la vie, quand il en fait si peu de cas?

"Une pensée atroce me traversa l'esprit. Je désarmai mon pistolet:

"—Il paraît, lui dis-je, que vous n'êtes pas d'humeur de mourir pour le moment. Vous préférez déjeuner. A votre aise, je n'ai pas envie de vous déranger.

"—Ne vous mêlez pas de mes affaires, répondit-il, et donnez-vous la peine de faire feu… Au surplus, comme il vous plaira: vous avez toujours votre coup à tirer, et, en tout temps, je serai à votre service.

"Je m'éloignai avec les témoins, à qui je dis que, pour le moment, je n'avais pas l'intention de tirer; et ainsi se termina l'affaire.

"Je donnai ma démission et me retirai dans ce village. Depuis ce moment, il ne s'est pas passé un jour sans que je songeasse à la vengeance. Maintenant, mon heure est venue!…

Silvio tira de sa poche la lettre qu'il avait reçue le matin et me la donna à lire. Quelqu'un, son homme d'affaires comme il semblait, lui écrivait de Moscou que la personne en question allait bientôt se marier avec une jeune et belle demoiselle.

—Vous devinez, dit Silvio, quelle est la personne en question. Je pars pour Moscou. Nous verrons s'il regardera la mort, au milieu d'une noce, avec autant de sang-froid qu'en face d'une livre de guignes!

A ces mots, il se leva, jeta sa casquette sur le plancher, et se mit à marcher par la chambre de long en large, comme un tigre dans sa cage. Je l'avais écouté, immobile et tourmenté par mille sentiments contraires.