—Nous verrons cela, répondit le comte. De mon temps, je ne tirais pas mal, mais il y a bien quatre ans que je n'ai touché un pistolet.
—Alors, monsieur le comte, repris-je, je parierais que, même à vingt pas, vous ne feriez pas mouche. Pour le pistolet, il faut une pratique continuelle. Je le sais par expérience. Chez nous, dans notre régiment, je passais pour un des meilleurs tireurs. Une fois, le hasard fit que je passai un mois sans prendre un pistolet; les miens étaient chez l'armurier. Nous allâmes au tir. Que pensez-vous qu'il m'arriva, monsieur le comte? La première fois que je m'y remis, je manquai quatre fois de suite une bouteille à vingt-cinq pas. Il y avait chez nous un chef d'escadron, bon enfant, grand farceur: "Parbleu! mon camarade, me dit-il, c'est trop de sobriété! tu respectes trop les bouteilles." Croyez-moi, monsieur le comte, il ne faut pas cesser de pratiquer: on se rouille. Le meilleur tireur que j'aie rencontré tirait le pistolet tous les jours, au moins trois coups avant son dîner; il n'y manquait pas plus qu'à prendre son verre d'eau-de-vie avant la soupe[1].
[Footnote 1: C'est l'usage en Russie de prendre de l'eau-de-vie un peu avant dîner.—Author's Note.]
Le comte et la comtesse semblaient contents de m'entendre causer.
—Et comment faisait-il? demanda le comte.
—Comment? vous allez voir. Il apercevait une mouche posée sur le mur… Vous riez? madame la comtesse… Je vous jure que c'est vrai. "Eh! Kouzka! un pistolet!" Kouzka lui apporte un pistolet chargé.—Pan! voilà la mouche aplatie sur le mur.
—Quelle adresse! s'écria le comte; et comment le nommez-vous?
—Silvio, monsieur le comte.
—Silvio! s'écria le comte sautant sur ses pieds; vous avez connu
Silvio?
—Si je l'ai connu, monsieur le comte! nous étions les meilleurs amis; il était avec nous autres, au régiment, comme un camarade. Mais voilà cinq ans que je n'en ai pas eu la moindre nouvelle. Ainsi, il a l'honneur d'être connu de vous, monsieur le comte?