Ce prince, la gloire de l'Occident, avoit, par ses conquêtes et ses grandes qualités, attiré l'attention d'un homme qui remplissoit également l'Orient de sa renommée: c'étoit le célèbre calife Haroun-al-Raschild. Haroun, empressé de témoigner à Charles l'estime et la considération qu'il lui portoit, lui portoit, lui avoit envoyé des ambassadeurs avec des présens magnifiques; et ces ambassadeurs, disent nos historiens, étoient même chargés de lui présenter, de la part de leur maître, les clés de Jérusalem.
Probablement Charles avoit profité de cette faveur pour établir dans la ville un hôpital ou hospice, destiné aux pélerins de ses états Français. Tel étoit l'esprit du temps. Ces sortes de voyages étant réputés l'action la plus sainte que put imaginer la dévotion, un prince qui les favorisoit croyoit bien mériter de la religion. Charlemagne d'ailleurs avoir le gout des pélerinages; et son historien Eginhard [Footnote: Vita Carol. Mag. Cap. 27.] remarque avec surprise que, malgré la prédilection qu'il portoit à celui de Saint-Pierre de Rome, il ne l'avoit fait pourtant que <i>quatre fois</i> dans sa vie.
Mais souvent le grand homme se montre grand encore jusqu'au sein des prejugés qui l'entourent. Charles avoit été en France le restaurateur des lettres; il y avoit rétabli l'orthographe, régénéré l'écriture, formé de belles bibliothèques: il voulut que son hospice de Jérusalem eût une bibliothèque aussi à l'usage des pélerins. L'établissement la possédoit encore tout entière, au temps de Bernard: "nobilissimam habens bibliothecam, studio Imperatoris;" et l'empereur y avoit même attaché, tant pour Pentretien du depôt et celui du lieu, que pour la nourriture des pélerins, douze manses situées dans la vallée de Josaphat, avec des terres, des vignes et un jardin.
Quoique notre historien dût être rassasie de pélerinages, il fit néanmoins encore, à son retour par l'Italie, celui de Rome: puis quand il fut rentré en France, celui du mont Saint-Michael.
Sur ce dernier, il observe que ce lieu, situé au milieu d'une grève des côtes de Normandie, est deux fois par jour, au temps du flux, baigné des eaux de la mer. Mais il ajoute que, le jour de la fête du saint l'accés du rocher et de la chapelle reste libre; que l'Océan y forme, comme fit la Mer rouge, au temps de Moise, deux grands murs, entre lesquels on peut passer à pied sec; et que ce miracle, que n'a lieu que ce jour-là, dure tout le jour.
Notre littérature nationale possédoit quatre voyages; un des cotes d'Isalie, un de Constantinople, deux de Terre-Sainte. Au treizième siècle, une cause fort étrange lui en procura deux de Tartarie.
Cette immense contrée dont les habitans, en divers temps et sous différens noms, ont peuplé, conquis, ou ravagé la très-grande partie de l'Europe et de l'Asie, se trouvoit pour ainsi dire tout entière en armes.
Fanatisés par les incroyables conquêtes d'un de leurs chefs, le fameux Gengis-Kan; persuadés que la terre entière devoit leur obéir, ces nomades belliqueux et féroces étoient venus, après avoir soumis la Chine, se précipiter sur le nord-est de l'Europe. Par tout où s'étoient portées leurs innombrables hordes, des royaumes avoient été ravagés; des nations entières exterminées ou trainées en esclavage; la Hongrie, la Pologne, la Bohème, les frontières de l'Autriche, dévastées d'une manière effroyable. Rien n'avoit pu arrêter ce débordement qui, s'il éprouvoit, vers quelque côte, une résistance, se jetoit ailleurs avec plus de fureur encore. Enfin la chrétienté fut frappée de terreur, et selon l'expression d'un de nos historiens, elle trembla jusqu'à l'Océan.
Dans cette consternation générale, Innocent IV voulut se montrer le père commun des fidèles. Ce tendre père se trouvoit à Lyon, ou il étoit venu tenir un concile pour excommunier le redoutable Frédéric II, qui trois fois déja l'avoit été vainement par d'autres papes. Là, en accablant l'empereur de toutes ses foudres, Innocent forme un projet dont l'idée seule annonce l'ivresse de la puissance; celui d'envoyer aux Tartares des lettres apostoliques, afin de les engager à poser les armes et à embrasser la religion chrétienne: "ut ab hominum strage desistement et fidei veritatem reciperent." [Footnote: Vincent Bellovac. Spec histor. lib. xxxii. cap. 2.] Il charge de ses lettres un ambassadeur; et l'ambassadeur est un Frère-mineur nommé Jean du Plan de Carpin (Joannes de Plano Carpini,) qui le jour de Pâques, 1245, part avec un de ses camarades, et qui en chemin se donne un troisiéme compagnon, Polonois et appelé Benoit.
Soit que l'ordre de Saint-Dominique eût témoigné quelque déplaisir de voir un pareil honneur déféré exclusivement à l'ordre de Saint François; soit qu'Innocent craignit pour ses ambassadeurs les dangers d'un voyage aussi pénible; soit enfin par quelque motif que nous ignorons, il nomma une seconde ambassade, à laquelle il fit prendre une autre route, et qui fut composée uniquement de Frères-prêcheurs. Ceux-ci, au nombre de cinq, avoient pour chef un nommé Ascelin, et parmi eux étoit un frère Simon, de Saint-Quentin, dont j'aurai bientot occasion de parler. Ils étoient, comme les Frères-mineurs, porteurs de lettres apostoliques, et avoient auprès des Tartares la même mission, celle de déterminer ce peuple formidable à s'abstenir de toute guerre et à recevoir le baptême.