Cependant notre saint (car à sa mort il a été déclaré tel, ainsi que son rédacteur Adaman) a, dans son second livre, quelques phrases historiques sur Tyr et sur Damas. Il y parle également et avec plus de détails encore d'Alexandrie; et je trouve même sous ce dernier article deux faits qui m'ont paru dignes d'attention.
L'un concerne les crocodiles, qu'il répresente comme si multipliés dans la partie inférieure du Nil, que dès l'instant où un boeuf, un cheval, un âne, s'avançoient sur les bords du fleuve, ils étoient saisis par eux, entraînés sous les eaux, et dévorés; tandis qu'aujourd'hui, si l'on en croit le rapport unanime de nos voyageurs modernes, il n'existe plus de crocodiles que dans la haute Egypte; que c'est un prodige d'en voir descendre un jusqu'au Caire, et que du Caire à la mer on n'en voit pas un seul.
L'autre a rapport à cet île nommée Pharos, dans laquelle le Ptolémée-Philadelphe fit construire une tour dont les feux servoient de signal aux navigateurs, et qui porta également le nom de Phare. On sait que, postérieurement à Ptolémée, l'île fut jointe au continent par un mole qui, à chacune de ses deux, extrémités, avoit un pont; que Cléopatre acheva l'isthme, en détruisant les ponts et en faisant la digue pleine; enfin qu'aujourd'hui l'île entière tient à la terre ferme. Cependant notre prélat en parle comme si, de son temps, elle eût été île encore: "in dextera parte portûs parva insula habetur, in qua maxima turris est quam, in commune, Græci ac Latini, ex ipsius rei usu, Pharum vocitaverunt." Il se trompe sans doute. Mais, probablement, à lépoque où il la vît, elle n'avoit que sa digue, encore: les atterrissemens immenses qui en ont fait une terre, en la joignant au continent, sont postérieurs à lui; et il n'aura pas cru qu'un môle fait de main d'homme empêchât une ile d'être ce que l'avoit faite la nature.
Au neuvième siècle, nous eûmes une autre sorte de Voyage par Hetton, moine et abbé de Richenou, puis évéque Bàle. Cet homme, habile dans les affaires, et employé comme tel par Charlemagne, avoit été en 811 envoyé par lui en ambassade à Constantinople. De retour en France, il y publia, sur sa mission, une relation, que jusqu'ici l'on n'a pas retrouvée, et que nous devons d'autant plus regretter qu'infailliblement elle nous fourniroit des détails curieux sur un Empire dont les rapports avec notre France etoient alors si multipliés et si actifs. Peut être au reste ne doit on pas la regarder comme tout-à-fait perdue; et il seroit possible qu'après être restée pendant plusieurs siècles ensevelie dans un manuscrit ignoré, le hasard l'amenât un jour sous les yeux de quelqu'un de nos savans, qui la donneroit au public.
C'est ce qui est arrivé pour celle d'un autre moine Français nommé Bernard; laquelle, publiée en 870, a été retrouvée par Mabillon et mise par lui au [Footnote: Ubi supra. p. 523.] jour. Ce n'est, comme celle d'Arculfe, qu'un voyage de Terre Sainte à la vérité beaucoup plus court que le sien, écrit avec moins de prétention, mais qui, à l'exception de quelques details personnels à l'auteur, ne contient de même qu'une sèche énumération des saints lieux: ce qui l'a fait de même intituler: De locis sanctis.
Cependant la route des deux pélerins fut différente. Arculfe étoit allé directment en Palestine, et de là il s'etoit embarqué une seconde fois pour voir Alexandrie. Bernard, au contraire, va d'abord débarquer à Alexandrie. Il remonte le Nil jusqu'à Babylone, redescend à Damiette, et, traversant le désert sur des chameaux, il se rend par Gaza en Terre Sainte.
Là, il fait, comme saint Arculfe, différens pélerinages, mais moins que lui cependant, soit que sa profession ne lui eût point permis les même dépenses, soit qu'il ait négligé de les mentionner tous.
Je remarquerai seulement que dans certaines églises on avoit imaginé, depuis l'évèque, de nouveaux miracles, et qu'elles en citoient dont il ne parle pas, et dont certainement il eût fait mention s'ils avoient eu lieu de son temps. Tel étoit celui de l'église de Sainte-Marie, où jamais il ne pleuvoit, disoit-on, quoiqu'elle fût sans toit. Tel celui auquel les Grecs ont donné tant de célébrité, et qui, tous les ans, la veille de Pâques, s'opéroit dans l'églisè du Saint-Sépulcre, ou un ange descendoit du ciel pour allumer les cierges: ce qui fournissoit aux chrétiens de la ville un feu nouveau, qui leur étoit communiqué par le patriarche, et qu'ils emportoient réligieusement chez eux.
Bernard rapporte, sur son passage du désert, une anecdote qui est à recueillir: c'est que, dans la traversée de cette immense mer de sable, des marchands païens et chrétiens avoient formé deux hospices, nommés l'un Albara, l'autre Albacara, où les voyageurs trouvoient à se pourvoir de tous les objets dont ils pouvoient avoir besoin pour leur route.
Enfin l'auteur nous fait connoitre un monument formé par Charlemagne dans
Jérusalem en faveur de ceux qui parloient la langue Romane, et que les
Français, et les gens de lettres spécialement, n'apprendront pas, sans
beaucoup de plaisir, avoir existé.