Hayton, roi d'Arménie; avoit été dépouillé de ses états par les Sarrasins. Il imagina d'aller solliciter les secours des Tartares, qui en effet prirent les armes pour lui et le rétablirent. Ses négociations et son voyage lui parurent mériter d'être transmis à la postérité, et il dressa des mémoires qu'en mourant il laissa entre les mains d'Hayton son neveu, seigneur de Courchi.

Celui-ci, après avoir pris une part très-active tant aux affaires d'Arménie qu'aux guerres qu'elle eut à soutenir encore, vint se faire Prémontré en Cypre, où il apprit la langue Française, qui portée là par les Lusignans, y étoit devenue la langue de la cour et celle de tout ce qui n'étoit pas peuple.

De Cypre, le moine Hayton ayant passé à Poitiers, voulut y faire connoitre les mémoires de son oncle, ainsi que les événemens dans lesquels lui-même avoit été, ou acteur, ou témoin. Il intitula ce travail Histoire d'Orient, et en confia la publication à un autre moine nommé de Faucon, auquel il le dicta de mémoire en Français. L'ouvrage eut un tel succès que, pour en faire jouir les peuples auxquels notre langue étoit étrangère, Clement V. chargea le même de Faucon de le traduire en Latin. Celui-ci fit paroitre en 1307, sa version, dont j'ai trouvé parmi le les manuscrits de la Bibliothèque nationale trois exemplaires sous les numéros 7514, 7515—A, et 6041. (Page 180) à la fin du numéro 7515, on lit cette note de l'éditeur, qui donne la preuve de ce que je viens de dire du livre.

"Explicit liber Historiarum Parcium [Partium] Orientis, à religioso, viro fratre Haytono, ordinis beati Augustini, domino Churchi, consanguineo regis Armeniæ, compilato [compilatus] ex mandato summi pontificis domini Clementis papæ quinti, in civitate pictaviensi regni Franchiæ: quem ego Nicolaus Falconi, primò scripsi in galico ydiomate, sicut idem frater H. michi [mihi] ore suo dictabat, absque nota sive aliquo [Footnote: L'exemplaire no. 5514 ajoute a verbo ad verbum.] exemplari. Et de gallico transtuli in latinum; anno domini M°CCC°. septimo, mense Augusti."

Bergeron a publié l'histoire d'Hayton. Mais, au lieu donner le texte Français original, au ou moins la version Latine de l'éditeur, il n'a donné qu'une version Française de ce Latin: de sorte que nous n'avons ainsi qu'une traduction de traduction.

Pour ce qui regarde Mandeville, il nous dit que ce voyageur composa son ouvrage dans les trois langues, Anglaise, Française et Latine. C'est une erreur. J'en ai en ce moment sous les yeux un exemplaire manuscrit de la Bibliothèque nationale, no. 10024 [Footnote: Il y en a dans la même bibliothèque un autre exemplaire noté 7972; mais celui-ci, mutilé, incomplet, trèsdifficile à lire, par la blancheur de son encre, ne peut guères avoir de valeur qu'en le collationant avec l'autre.] écrit en 1477 ainsi que le porte une note finale du copiste. Or, dans celui-ci je lis ces mots:

Je eusse mis cest livre en latin, pour plus briefment délivrez (pour aller plus vite, pour abréger le travail). Mais pour ce que plusieurs ayment et endendent mîeulx romans [le français] que latin, l'ai-ge [je l'ai] mis en Romans, affin que chascun l'entende, et que les seigneurs et les chevaliers et aultres nobles hommes qui ne scèvent point de latin, ou petit [peu] qui ont esté oultre-mer, saichent se je dy voir [vrai], ou non.

D'ailleurs, au temps de Mandeville, c'étoit la langue Française qu'on parloit en Angleterre. Cette langue y avoit été portée par Guillaume-le-Conquérant. On ne pouvoit enseigner qu'elle dans les écoles. Toutes les sentences des Tribunaux, tous les actes civils devoient être en Français; et quand Mandeville écrivoit en Français, il écrivoit dans sa langue. S'il se fût servi de la Latine, c'eût été pour être lu chez les nations qui ne connoissoient pas la nôtre.

A la vérité, son Français se ressent du sol. Il a beaucoup d'anglicismes et de locutions vicieuses; et la raison n'en est pas difficile à deviner. On sait que plus un ruisseau s'éloigne de sa source, et plus ses eaux doivent s'altérer. Mais c'est là, selon moi, le moindre défaut de l'auteur. Sans goût, sans jugement, sans critique, non seulement il admet indistinctement tous les contes et toutes les fables qu'il entend dire; mais il en forge lui-même à chaque instant.

A l'entendre il s'embarqua l'an 1332, jour de Saint-Michel; il voyagea pendant trente-cinq ans, et parcourut une grande partie dé l'Asie et de l'Afrique. Eh bien, ayez comme moi le courage de le lire; et si vous lui accordez d'avoir vu peut-être Constantinople, la Palestine et l'Egypte (ce que moi je me garderois bien de garantir), à coup sûr au moin vous resterez convaincu que jamais i, ne mit le pied dans tous ces pays dont il parle à l'aveugle; Arabie, Tartarie, Inde, Ethiopie, etc. etc.