Au moins, si les fictions qu'il imagine offroient ou quelque agrément ou quelque intérêt! s'il ne faisoit qu'user du droit de mentir, dont se sont mis depuis si long-temps en possession la plupart des voyageurs! Mais chez lui ce sont des erreurs géographiques si grossières, des fables si sottes, des descriptions de peuples et dé contrées imaginaires si ridicules, enfin des âneries si révoltantes, qu'en vérité on ne sait quel nom lui donner. Il en coûteroit d'avoir à traiter de charlatan un écrivain. Que seroit-ce donc si on avoit à la qualifier de hâbleur effronté? Cependant comment désigner le voyageur qui nous cite des géans de trente pieds de long; des arbres dont les fruits se changent en oiseaux qu'on mange; d'autres arbes qui tous les jours sortent de terre et s'en élèvent depuis le lever du soleil jusqu'à midi, et qui depuis midi jusqu'au soir y rentrent en entier; un val périlleux, dont il avoit près la fiction dans nos vieux romans de chevalerie, val ou il dit avoir éprouvé de telles aventures qu'infalliblement il y auroit péri si précédemment il n'auoit reçeu Corpus Domini (s'il n'avoit communié); un fleuve qui sort du paradis terrestre et qui, au lieu d'eau, roule des pierres précieuses; ce paradis qui, dit-il, est au commencement de la terre et placé si haut qu'il touche de près la lune; enfin mille autres impostures ou sottisses de même espèce, qui dénotent non l'erreur de la bêtise et de la crédulité, mais le mensonge de la réflexion et de la fraude?
Je regarde même comme tels, ces trente-cinq ans qu'il dit avoir employés à parcourir le monde sans avoir songé à revenir dans sa patrie que quand enfin la goute vint le tourmenter.
Quoiqu'il en existe trois éditions imprimées, l'une en 1487 chez Jean Cres, l'autre en 1517 chez Regnault, la troisième en 1542 chez Canterel, on ne le connoît guère que par le court extrait qu'en a publié Bergeron. Et en effet cet éditeur l'avoit trouvé si invraisemblable et si fabuleux qu'il l'a réduit à douze pages quoique dans notre manuscrit il en contienne cent soixante et dix-huit.
Dans le quinzième siècle, nous eûmes deux autres voyages en Terre-Sainte: l'un que je publie aujourd'hui; l'autre, par un carme nommé Huen, imprimé en 1487, et dont je ne dirai rien ici, parce qu'il est posterieur à l'autre.
La même raison m'empêchera de parler d'un ouvrage mis au jour par Mamerot, chantre et chanoine de Troyes. D'ailleurs celui-ci, intitulé passages faiz oultre-mer par les roys de France et autres princes et seigneurs François contre les Turcqs et autres Sarrasins et Mores oultre-marins, n'est point, à proprement parler, un voyage, mais une compilation historique des différentes craisades qui ont eu lieu en France, et que l'auteur, d'après la fausse Chronique de Turpin et nos romans de chevalerie, fait commencer à Charlemagne. La Bibliothèque nationale possède de celui-ci un magnifique exemplaire, orné d'un grand nombre de belles miniatures et tableaux.
Je viens à l'ouvrage de la Brocquière; mais celui-ci demande quelque explication.
Seconde Partie.
La folie des Croisades, comme tous les genres d'ivresse, n'avoit eu en France qu'une certaine durée, ou, pour parler plus exactement, de même que certaines fièvres, elle s'étoit calmée après quelques accès. Et assurément la croisade de Louis-le-Jeune, les deux de saint Louis plus désastreuses encore, avoient attiré sur le royaume assez de honte et de malheurs pour y croire ce fanatisme éteient à jamais.
Cependent la superstition cherchoit de temps à le rallumer. Souvent, en confession et dans certains cas de pénitence publique, le clergé imposoit pour satisfaction un pélerinage à Jérusalem, ou un temps fixe de croisade. Plusieurs fois même les papes employèrent tous les ressorts de leur politique et l'ascendant de leur autorité pour renouer chez les princes chrétiens quelqu'une de ces ligues saintes, où leur ambition avoit tant à gagner sans rien risquer que des indulgences.
Philippe-le-Bel, par hypocrisie de zèle et de religion, affecta un moment de vouloir en former une nouvelle pour la France. Philippe-de-Valois, le prince le moins propre à une enterprise si difficile et qui exigeoit tant de talens, parut s'en occuper pendant quelques années. Il reçut une ambassade du roi d'Arménie, entama des négociations avec la cour de Rome, ordonna même des préparatifs dans le port de Marseille. Enfin dans l'intervalle de ces mouvemens, l'an 1332, un dominicain nommé Brochard (surnommé l'Allemand, du nom de son pays), lui présenta deux ouvrages Latins composés à dessein sûr cet objet.