L'un, dans lequel il lui faisoit connoître la contrée qui alloit être le but de la conquête, étoit une description de la Terre-Sainte; et comme il avoit demeuré vingt-quatre ans dans cette contrée en qualité de missionnaire et de prédicateur, peu de gens pouvoient alléguer autant de droits que lui pour en parler.

L'autre, devisé en deux livres, par commémoration des deux épées dont il est mention dans l'Evangile, sous-divisé en douze chapitres à l'honneur des douze apôtres, traitoit des différentes routes entre lesquelles l'armée avoit à choisir, des précautions de détail à prendre pour le succès de l'entreprise, enfin des moyens de diriger et d'assurer l'expédition.

Quant à celui-ci, dont les matières concernent entièrement la marine et l'art militaire, on est surpris de voir l'auteur l'avoir entrepris, lui qui n'étoit qu'un simple religieux. Mais qui ne sait que, dans les siècles d'ignorance, quiconque est moins ignorant que ses contemporains, s'arroge le droit d'écrire sur tout? D'ailleurs, parmi les conseils que Brochard donnoit au roi et à ses généraux, son expérience pouvoit lui en avoir suggéré quelquesuns d'utiles. Et après tout, puisque dans la classe des nobles auxquels il eut appartenu de traiter ces objets, il ne se trouvoit personne peut-être qui put offrir et les mêmes connoissances locales que lui et un talent égal pour les écrire, pourquoi n'auroit-il pas hasardé ce qu'ils ne pouvoient faire?

Quoiqu'il en soit du motif et de son excuse, il paroît que l'ouvrage fit sur le roi et sur son conseil une impression favorable. On voit au moins, par la continuation de la Chronique de Nangis, que le monarque envoya <i>in terram Turcorum</i> Jean de Cépoy et l'évêque de Beauvais avec quelque peu d'infanterie <i>ad explorandos portus et passus, ad faciendos aliquas munationes et præparationes victualium pro passagio Terre Sanctæ</i>; et que la petite troupe, après avoir remporté quelques avantages aussi considérables que le permettoient ses foibles forces, revint en France l'an 1335. [Footnote: Spicil. t. II. p. 764.]

Au reste tout ce fracas d'armemens, de préparatifs et de menaces dont le royaume retentit pendant quelques années, s'évanouit en un vain bruit. Je ne doute point que, dans les commencemens, le roi ne fut de bonne foi. Sa vanité s'étoit laissée éblouir par un projet brillant qui alloit fixer sur lui les yeux de l'Asie et de l'Europe; et les esprits médiocres ne savent point résister à la séduction de pareilles chimères. Mais bientôt, comme les caractères foibles, fatigué des difficultés, il chercha des prétextes pour se mettre à l'écart; et dans ce dessein il demanda au pape des titres et de l'argent, que celui-ci n'accorda pas. Alors on ne parla plus de l'expédition; et tout ce qu'elle produisit fut d'attirer la colère et la vengeance des Turcs sur ce roi d'Arménie, qui étoit venu en France solliciter contre eux une ligue et des secours.

Au siècle suivant, la même fanfaronnade eut lieu à la cour de Bourgogne, quoique avec un début plus sérieux en apparence.

L'an 1432, cent ans après la publication des deux ouvrages de Brochard, plusieurs grands seigneurs des états de Bourgogne et officiers du duc Philippe-le-Bon font le pélerinage de la Terre-Sainte. Parmi eux est son premier écuyer tranchant nommé la Brocquière. Celui-ci, après plusieurs courses dévotes dans le pays, revient malade à Jérusalem, et pendant sa convalescence il y forme le hardi projet de retourner en France par la voie de terre. C'étoit s'engager à traverser toute la partie occidentale d'Asie, toute l'Europe orientale; et toujours, excepté sur la fin du vovage, à travers la domination musulmane. L'exécution de cette entreprise, qui aujourd'hui même ne seroit point sans difficultés, passoit alors pour impossible. En vain ses camarades essaient de l'en détourner: il s'y obstine; il part, et, après avoir surmonté tous les obstacles, il revient, dans le cours de l'année 1433, se présenter au duc sous le costume Sarrasin, qu'il avoit été obligé de prendre, et avec le cheval qui seul avoit fourni à cette étonnante traite.

Une si extraordinaire aventure ne pouvoit manquer de produire à la cour un grand effet. Le duc voulut que le voyageur en rédigeat par écrit la relation. Celui-ci obéit; mais son ouvrage ne parut que quelques années après, et même postérieurement à l'année 1438, puisque cette époque y est mentionnée, comme on le verra ci-dessous.

Il n'étoit guère possible que le duc eut journellement sous les yeux son écuyer tranchant sans avoir quelquefois envie de le questionner sur celte terre des Mécréans; et il ne pouvoit guère l'entendre, sur-tout à table, sans que sa tête ne s'échauffat, et ne format aussi des chimères de croisade et de conquête.

Ce qui me fait présumer qu'il avoit demandé à la Brocquière des renseignemens de ce genre, c'est que celui-ci a inséré dans sa relation un long morceau sur la force militaire des Turcs, sur les moyens de les combattre vigoureusement, et, quoiqu'avec une armée médiocre mais bien conduite et bien organisée, de pénétrer sans risques jusqu'à Jérusalem. Assurément un épisode aussi étendu et d'un résultat aussi important est à remarquer dans un ouvrage présenté au duc et composé, par ses ordres; et l'on conviendra qu'il n'a guère pu y être placé sans un dessein formel et une intention particulière.