En effet on vit de temps en temps Philippe annoncer sur cet objet de grands desseins; mais plus occupé de plaisirs que de gloire, ainsi que le prouven les quinze batards connus qu'il a laissés, toute sa forfanterie s'évaporoit en paroles. Enfin cependant un moment arriva ou la chrétienté, alarmée des conquêtes rapides du jeune et formidable Mahomet II. et de l'armement terrible qu'il préparoit contre Constantinople, crut qu'il n'y avoit plus de digue à lui opposer qu'une ligue générale.

Le duc, qui, par l'étendue et la population de ses états, étoit plus puissant que beaucoup de rois, pouvoit jouer dans la coalition un rôle important. Il affecta de se montrer en scène un des premiers; et pour le faire avec éclat, il donna dans Lille en 1453 une fête splendide et pompeuse, ou plutôt un grand spectacle à machines, fort bizarre dans son ensemble, fort disparate dans la multitude de ses parties, mais le plus étonnant de ceux de ce genre que nous ait transmis l'histoire. Ce spectacle dont j'ai donné ailleurs la description, [Footnote: Hist. de la vie privée des Français, t. III, p. 324.] et qui absorba en pur faste des sommes considérables qu'il eut été facile dans les circonstances d'employer beaucoup mieux, se termina par quelques voeux d'armes tant de la part du duc que de celle de plusieurs seigneurs de sa cour: et c'est tout ce qui en résulta. Au reste il eut lieu en février, et Mahomet prit Constantinople en Mai.

La nouvelle de ce désastre, les massacres horribles qui avoieni accompagné la conquête, les suites incalculables qu'elle pouvon avoir sur le sort de la chrétienté, y répendirent la consternation. Le duc alors crut qu'il devoit enfin se prononcer autrement que par des propos et des fêtes. Il annonça une croisade, leva en conséquence de grosses sommes sur ses sujets, forma même une armée et s'avança en Allemagne. Mais tout-à-coup ce lion fougueux s'arrêta. Une incommodité qui lui survint fort à propos lui servit de prétexte et d'excuse; et il revint dans ses états.

Néanmoins il affecta de continuer à parler croisades comme auparavant. Il chargea même un de ses sujets, Joseph Miélot, chanoine de Lille, de lui traduire en Français les deux traités de Brochard dont j'ai parlé ce-dessus. Enfin, quand le Pape Pie II. convoqua dans Mantoue en 1459, une assemblée de princes chrétiens pour former une ligue contre Mahomet, il ne manqua pas d'y envoyer ses ambassadeurs, à la tête desquels étoît le duc de Clèves.

Mielot finit son travail en 1455, et le court préambule qu'il à mis en tête l'annonce. Les deux traductions se trouvent dans un de ces manuscrits que la Bibliothèque nationale a reçus récemment de la Belgique. Elles sont, pour l'écriture, de la même main que le voyage de la Brocquière; mais quoique des trois ouvragés celui-ci ait du paroître avant les deux autres, tout trois cependant, soit par economie de reliure, soit par analogie de matières, ont été réunis ensemble; et ils forment ainsi un gros volume in-folio, numéroté 514, relié en bois avec basane rouge, et intitulé au dos, Avis directif de Brochard.

Ce manuscrit, auquel son écriture, sa conservation, ses miniatures, et le beaux choix de son vélin donnent déjà beaucoup de prix, me paroît en acquérir d'avantage encore sous un autre aspect, en ce qu'il est composé, selon moi, des traités originaux présentés par leurs auteurs à Philippe-le-Bon, ou de l'exemplaire, commandé par lui à l'un de ses copistes sur l'autographe des auteurs, pour être placé dans sa bibliothèque.

Je crois voir la preuve de cette assertion non seulement dans la beauté du manuscrit, et dans l'écusson du prince, qui s'y trouve armorié en quatre endroits, et deux foix avec sa devise <i>Aultre n'aray</i>; mais encore dans la vignette d'un des deux frontispices, ainsi que dans la miniature de l'autre.

Cette vignette, qui est en tête du volume, représente Miélot à genoux, faisant l'offrande de son livre au duc, lequel est assis et entouré de plusieurs courtisans, dont trois portent, comme lui, le collier de la Toison.

Dans la miniature qui précède le Voyage, on voit la Brocquière faire de la même manière son offrande. Il est en costume Sarrasin, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, et il a auprès de lui son cheval, dont j'ai parlé.

Quant à ce duc Philippe qu'on surnomma le Bon, ce n'est point ici le lieu d'examiner s'il mérita bien véritablement ce titre glorieux, et si l'histoire n'auroit pas à lui faire des reproches de plus d'un genre. Mais, comme littérateur, je ne puis m'empêcher de remarquer ici, à l'honneur de sa mémoire, que les lettres au moins lui doivent de la reconnoissance; que c'est un des princes qui, depuis Charlemagne jusqu'à François I'er, ait le plus fait pour elles; qu'au quinzième siècle il fut dans les deux Bourgognes, et dans la Belgique sur-tout, ce qu'au quatorzième Charles V. avoit été en France; que comme Charles, il se créa une bibliothèque, ordonna des traductions et des compositions d'ouvrages, encouragea les savans, les dessinateurs, les copistes habile; enfin qu'il rendit peut-être aux sciences plus de services réels que Charles, parce qu'il fut moins superstitieux.