Je, Bertrandon de la Brocquière, natif du duché de Guienne, seigneur de Vieux-Chateau, conseiller et premier écuyer tranchant de mondit très-redouté seigneur;
D'après ce que je puis me rappeler et ce que j'avoîs consigné en abrégé dans un petit livret en guise de mémorial, j'ai rédigé par écrit ce peu de voyage que j'ai fait;
Afin que si quelque roi ou prince chrétien vouloit entreprendre la conquête de Jérusalem et y conduire par terre une armée, ou si quelque noble homme vouloit y voyager, les uns et les autre pussent connoître, depuis le duché de Bourgogne jusqu'à Jérusalem, toutes les villes, cités, régions, contrées, rivières, montagnes et passages du pays, ainsi que les seigneurs auxquels ils appartiennent.
La route d'ici à la cité sainte est si connue que je ne crois pas devoir m'arrêter à la décrire. Je passerai donc légèrement sur cet article, et ne commencerai à m'étendre un peu que quand je parlerai de la Syrie. J'ai parcouru ce pays entier, depuis Gazère (Gaza), qui est l'entrée de l'Egypte, jusqu'à une journée d'Halep, ville située au nord sur la frontière et où j'on se rend quand on veut aller en Perse.
J'avoîs résolu de faire le saint pélerinage de Jérusalem. Déterminé à l'accomplir, je quittai, au mois de Février l'an 1432, la cour de mon très-redoute seigneur, qui alors étoit à Gand. Après avoir traversé la Picardie, la Champagne, la Bourgogne, j'entrai en Savoie où je passai le Rhône, et arrivai à Chambéri par le Mont-du-Chat.
Là commence une longue suite de montagnes, dont la plus haute, nommée mont Cénis, forme un passage dangereux dans les temps de neige. Par-tout la route, étant couverte et cachée, il faut avoir, si l'on ne veut pas se perdre, des guides du pays, appelés marrons. Ces gens vous recommandent de ne faire en chemin aucune sorte de bruit qui puisse étonner la montagne, parce qu'alors la neige s'en détache et vient très-impétueusement tomber au bas. Le mont Cénis sépare l'Italie de la France.
Descendu de là dans le Piémont, pays beau et agréable, qui par trois côtés est clos de hautes montagnes, je passai par Turin, où je traversai le Pô; par Ast, qui est au duc d'Orléeans; par Alexandrie, dont la plupart des habitans sont usuriers, dit-on; par Plaisance, qui appartient au nuc de Milan; enfin par Bologne-la-Grasse, qui est au pape. L'empereur Sigismond étoit dans Plaisance. Il venoit de Milan, ou il avoit reçu sa seconde couronne, et alloit à Rome chercher la troisième. [Footnote: En 1414, Sigismond, élu empereur, avoit reçu la couronne d'argent à Aix-la-Chapelle. Au mois de Novembre 1431, peu avant le passage de notre voyageur, il avoit reçu à Milan la couronne de fer. Ce ne fut qu'en 1443 qu'il reçut à Rome, des mains du pape, celle d'or.]
De Bologne, pour arriver dans l'état des Florentins, j'eus à passer une autre chaine de montagnes (l'Apennin). Florence est une grande ville où la commune se gouverne par ellemême. De trois en trois mois elle se choisit, pour son administration, des magistrats qu'elle appelle prieurs, et qui sont pris dans diverses professions. Tant qu'ils restent en place on les honore; mais, quand leurs trois mois sont expirés, chacun retourne à son état. [Footnote: Pour donner une idée favorable du talent de la Brocquière, ne pourroit-on pas citer le court et bel éloge qu'il fait ici du gouvernmement représentatif et républicain qu'avoit alors Florence?]
De Florence j'allai à Mont-Poulchan (Monte-Pulciano), château bâti sur une hauteur et entouré de trois côtés par un grand lac (le lac de Pérouse); à Espolite (Spoléte); à Mont-Flaschon (Monte Fiascone); enfin à Rome.
Rome est connue. On sait par des écrits véridiques que pendant sept cents ans elle a été maîtresse du monde. Mais quand ces écrits, ne l'attesteroient pas, on n'en auroit pas moins la preuve dans tous ces beaux édifices qu'on y voit encore, dans ces grands palais, ces colonnes de marbre, ces statues et tous ces monumens aussi merveilleux à voir qu'à décrire.