Joignez à cela l'immense quantité de belles reliques qu'elle possède, tant de choses qui N. S. a touchées, tant de saints corps d'apôtres, de martyrs, de confesseurs et de vierges; enfin plusieurs églises, où les saints pontifes ont accordé plein pardon de peine et de coulpe (indulgence plénière).

J'y vis Eugène IV, Vénitien, qui venoit d'être élu pape.[Footnote: On va voir que la Brocquière sortit de Rome le 25 Mars, et Eugène avoît été élu dans les premiers jours du mois.] Le prince de Salerne lui avoit déclaré la guerre. Celui-ci étoit un Colonne, et neveu du pape Martin.[Footnote: Martin V, prédécesseur d'Eugène, étoit de la maison des Colonne, et il y avoit inimitié declarée entre cette famille et celle des Ursins. Eugène, dès qu'il se vît établi sur le Saint-Siège, prit parti entre ces deux maisons. Il se déclara pour la seconde contre la première, et sur-tout contre ceux des Colonne, qui étoient neveux de Martin. Ceux ci prirent les armes et lui firent la guerre.]

Je sortis de Rome le 25 Mars, et passant par une ville du comte de Thalamoné, parent du cardinal des Ursins, par Urbin; par la seigneurie des Malatestes, par Reymino (Rimini), par Ravenne, qui est aux Vénitiens, je traversai trois fois le Pô (trois branches de l'embouchure du Pô), et vins à Cloge (Chiosa), ville des Vénitiens qui autrefois avoit un bon port, lequel fut détruit par eux quand les Jennevois (Génois) vinrent assiéger Venise. [Footnote: Jennevois ou Gennevois. Les auteurs de ce temps appellent toujours ainsi les Génois. Je n'emploierai désormais que cette dernière dénomination, l'autre étant aujourd'hui exclusivement consacrée aux habitans de Genève.] Enfin, de Cloge je me rendis à Venise, qui en est distante de vingt-cinq milles.

Venise, grande et belle ville, ancienne et marchande, est bâtie au milieu de la mer. Ses divers quartiers, séparés par les eaux, forment des iles; de sorte qu'on ne peut aller de l'une à l'autre qu'en bateau.

On y posséde le corps de sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin,
ainsi que plusieurs autres que j'ai vus, et spècialement plusieurs des
Innocens, qui sont entiers. Ceux-ci se trouvent dans une ile qu'on appelle
Réaut (Realto), ile renommée par ses fabriques de verre.

Le gouvernement de Venise est sage. Nul ne peut être membre du conseil ou y posséder quelque emploi s'il n'est noble et né dans la ville. Il y a un duc qui sans cesse, pendant le jour, est tenu d'avoir avec lui six des anciens du conseil les plus remarquables. Quand il meurt, on lui donne pour successeur celui qui a montré le plus de sagesse et le plus de zèle pour le bien commun.

Le 8 Mai je m'embarquai, pour accomplir mon voyage, sur une galée (galère) avec quelques autres pélerins. Elle côtoya l'Esclavonie, et relâcha successivement à Pole (Pola), Azarre (Zara), Sébénich (Sebenico) et Corfo (Corfou).

Pola me parut avoir été autrefois une grande et forte ville. Elle a un très-beau port. On voit à Zara le corps de ce saint Siméon à qui N. S. fut présenté dans le temple. Elle est entourée de trois côtés par la mer, et son port, également beau, est fermé d'une chaîne de fer. Sebenico appartient aux Vénitiens, ainsi que l'île et la ville de Corfou, qui, avec un très-beau port, a encore deux châteaux.

De Corfou nous vînmes à Modon, bonne et belle ville de Morée, qu'ils possèdent aussi; à Candie, ile très-fertile, dont les habitans sont excellens marins et où la seigneurie de Venise nomme un gouverneur qui porte le titre de duc, mais qui ne reste en place que trois ans; à Rhodes, où je n'eus que le temps de voir la ville; à Baffe, ville ruinée de l'ile de Cypre; enfin à Jaffe, en la sainte terre de permission.

C'est à Jaffa, que commencent les pardons de ladite sainte terre. Jadis elle appartint aux chrétiens, et alors elle étoit forte; maintenant elle est entièrement détruite, et n'a plus que quelques cahuttes en roseaux, où les pélerins se retirent pour se défendre de la chaleur du soleil. La mer entre dans la ville et forme un mauvais havre peu profond, où il est dangereux de rester, parce qu'on peut être jeté à la côte par un coup de vent. Elle a deux sources d'eau douce, dont l'une est couverte des eaux de mer quand le vent de Ponent souffle un peu fort. Dès qu'il débarque au port quelques pélerins, aussitôt des truchemens et autres officiers du soudan [Footnote: C'est du Soudan d'Egypte, qu'il s'agit ici. C'étoit à lui qu'obéissoient alors la Palestine et la Syrie. Il en sera souvent mention dans le cours du voyage.] viennent pour s'assurer de leur nombre, pour leur servir de guides, et recevoir en son nom le tribut d'usage.