Rames (Ramlé), où nous nous rendimes de Jaffe, est une ville sans murailles, mais bonne et marchande, sise dans un canton agréable et fertile. Nous allâmes dans le voisinage visiter ung village où monseigneur saint Georg fu martirié; et de retour à Rames, nous reprimes notre route, et arrivâmes en deux jours en la sainte cité de Jhérusalem, où nostre Seigneur Jhésu Crist reçut mort et passion pour nous.
Après y avoir fait les pélerinages qui sont d'usage pour les pélerins, nous fîmes ceux de la montagne où Jésus jeûna quarante jours; du Jourdain, où il fut baptisé; de l'église de Saint-Jean, qui est près du fleuve; de celle de Sainte-Marie-Madelaine et de Sainte-Marthe, où notre Seigneur ressuscita le Ladre (Lazare); de Bethléem, où il prit naissance; du lieu où naquit Saint-Jean-Baptiste; de la maison de Zacharie; enfin de Sainte-Croix, où crût l'arbre de la vraie croix: après quoi nous revînmes à Jérusalem.
Il y a dans Bethléem des cordeliers qui ont une église où ils font le service divin; mais ils sont dans une grande sujétion des Sarrasins. La ville n'a pour habitans, que des Sarrasins et quelques chrétiens de la ceinture. [Footnote: L'an 235 de l'hégire, 856 de l'ère chrétienne, le calife Motouakkek astreignit les chrétiens et les Juifs à porter une large ceinture de cuir, et aujourd'hui encore ils la portent dans l'Orient. Mais depuis cette époque les chrétiens d'Asie, et spécialement ceux de Syrie, qui sont presque tous Nestoriens ou Jacobites, furent nommés chrétiens de la ceinture.]
Au lieu de la naissance de sainte Jean Baptiste, on montre une roche qui, pendant qu'Hérode persécutoit les innocens, s'ouvrît miraculeusement en deux. Sainte Elisabeth y cacha son fils; aussitôt elle se ferma, et l'enfant y resta, dit-on, deux jours entiers.
Jérusalem est dans un fort pays des montagnes, et c'est encore aujourd'hui une ville assez considérable, quoiqu'elle paroisse l'avoir été autrefois bien davantage. Elle est sous la domination du soudan; ce qui doit faire honte et douleur à la chrétienté. Il n'y a de chrétiens Francs que deux cordeliers qui habitent au Saint-Sépulcre, encore y sont ils bien vexés des Sarrasins; et je puis en parler avec connoissance de cause, moi qui pendant deux mois en ai été le témoin.
Dans l'église du Sépulcre se trouvent aussi d'autres sortes de chrétiens:
Jacobites, Erménins (Arméniens), Abécins (Abyssins), de la terre du prêtre
Jehan, et chrétiens de la ceinture; mais de tous ce sont les Francs qui
éprouvent la sujétion la plus dure.
Après tous ces pélerinages accomplis, nous en entreprîmes un autre également d'usage, celui de Sainte-Catherine au mont Sinaï; et pour celui-ci nous nous réunîmes dix pélerins: messire André de Thoulongeon, messire Michel de Ligne, [Footnote: On sait que le nom de messire ou de monseigneur étoit un titre qu'on donnoit aux chevaliers.] Guillaume de Ligne son frère, Sanson de Lalaing, Pierre de Vaudrey, Godefroi de Thoisi, Humbert Buffart, Jean de la Roe, Simonnet (le nom de la famile est en blanc), et moi. [Footnote: Ces noms, dont le cinq premiers sont ceux de grands seigneurs des états du duc de Bourgogne, attestent que plusieurs personnes de la cour du duc s'étoient réunies pour le voyage d'outremer, et ce sont probablement celles qui s'embarquèrent à Venise avec notre auteur, quoique jusquà présent il ne les ait pas nommées. Toulongeon, cette même année 1432, fut créé chevalier de la toison d'or; mais il ne reçut pas l'ordre, parce qu'il étoit pélerin et qu'il mourut en route.]
Pour l'instruction de ceux qui, comme moi, voudroient l'entreprendre, je dirai que l'usage est de traiter avec le grand trucheman de Jérusalem; que celui-ci commence par percevoir un droit pour le soudan et un autre pour lui, et qu'alors il envoie prévenir le trucheman de Gaza, qui à son tour traite du passage avec les Arabes du désert. Ces Arabes jouissent du droit de conduire les pélerins; et comme ils ne sont pas toujours fort soumis au soudan, on est obligé de se servir de leurs chameaux, qu'ils louent à deux ducats par bête.
Le Sarrasin qui remplissoit alors l'emploi de grand trucheman se nommoit Nanchardin. Quand il eut reçu la réponse des Arabes, il nous assembla devant la chapelle qui est à l'entrée et à la gauche de l'église de Saint Sépulcre. Là il prit par écrit nos âges, noms, surnoms et signalemens très-détaillés, et en envoya le double au grand trucheman du Caire. Ces précautions ont lieu pour la sûreté des voyageurs, afin que les Arabes ne puissent en retenir aucun; mais je suis persuadé qu'il y entre aussi de la méfiance, et qu'on craint quelque échange ou quelque substitution qui fasse perdre le tribut.
Prêts à partir, nous achetames du vin pour la route, et fîmes notre provision de vivre, excepté celle de biscuit, parce que nous devions en trouver à Gaza. Nanchardin nous fournit, pour notre monture et pour porter nos provisions, des anes et des mulets. Il nous donna un trucheman particulier, nommé Sadalva, et nous partîmes.