Le premier lieu par lequel nous passâmes est un village, jadis beaucoup plus considérable et maintenant habité par des chrétiens de la ceinture, qui cultivent des vignes. Le second est une ville appellée Saint-Abraham; et située dans la vallée d'Hebron, où Notre Seigneur forma premièrement Adam, notre premier père. Là sont inhumés ensemble Abraham, Isaac et Jacob, avec leurs femmes. Mais ce tombeau est aujourd'hui enfermé dans une mosquée de Sarrasins. Nous desirions fort d'y entrer, et nous avançâmes même jusqu'à la porte; mais nos guides et notre trucheman nous dirent qu'ils n'oseroient nous y introduire de jour, à cause des risques qu'ils courroient, et que tout chrétien qui pénètre dans une mosquée est, mis à mort, à moins qu'il ne renonce à sa foi.

Après la vallée d'Hébron nous en traversâmes une autre fort grande, près de laquelle on montre la montagne où saint Jean Baptiste fit sa pénitence. De là nous vînmes en pays désert loger dans une de ces maisons que la charité a fait bâtir pour les voyageurs, et qu'on appelle kan, et du kan nous nous rendîmes à Gaza.

Gaza, située dans un beau pays, près de la mer et à l'entrée du désert, est une forte ville, quoique sans fermeture aucune. On prétend quelle appartint jadis au fort Sanson. On y montre encore son palais, ainsi que les colonnes de celui qu'il abbattit; mais je n'oserois garantir que ce sont les mêmes.

Souvent les pélerins y sont traités durement, et nous en aurions fait l'épreuve sans le seigneur (le gouverneur), homme d'environ soixante ans et né Chercais (Circassien), qui reçut nos plaintes et nous rendit justice. Trois fois nous fûmes obligés de parôitre devant lui: l'une à raison de nos épées que nous portions; les deux autres pour des querelles que nous cherchoient les Moucres Sarrasins du pays.

Plusieurs de nous vouloient acheter des ânes, parce que le chameau a un branle très-dur qui fatigue extrêmement quand on n'y est pas accoutumé. Un âne à Gaza se vendoit deux ducats; et les Moucres vouloient, non seulement nous empêcher d'en acheter, mais nous forcer d'en louer des leurs, et de les louer cinq ducats chacun jusqu'à Sainte Catherine. Le procès fut porté devant le seigneur. Pour moi, qui jusque-là n'avoîs point cessé de monter un chameau, et qui me proposois de ne point changer, je leur demandai de m'apprendre comment je pourrois monter un chameau et un âne tout à la fois. Le seigneur prononça en notre faveur, et il décida que nous ne serions obligés de louer des ânes aux Moucres qu'autant que cela nous conviendroit.

Nous achetâmes les nouvelles provisions qui nous étoient nécessaires pour continuer notre voyage; mais, la veille de notre départ, quatre d'entre nous tombèrent malades, et ils retournèrent à Jérusalem. Moi, je partis avec les cinq autres, et nous vînmes à un village situé à l'entré du désert, et le seul qu'on trouve depuis, Gaza jusqu'à Sainte Catherine. Là messire Sanson de Lalaing nous quitta et s'en retourna aussi; de sort que je restai dans la compagnie de messire André (de Toulongeon), Pierre de Vaudrei, Godefroi (de Toisi) et Jean de la Roe.

Nous voyageâmes ainsi deux journées dans le désert, sans y rien voir absolument qui mérite d'être raconté. Seulement un matin, avant le lever du soleil, j'aperçus courir un animal à quatre pattes, long de trois pieds environ, et qui n'avoit guère en hauteur plus qu'une palme. A sa vue nos Arabes s'enfuirent, et la bête alla se cacher dans une broussaille qui se trouvoit là. Messire André et Pierre de Vaudrey mirent pied à terre, et coururent à elle l'épée en main. Elle se mit à crier comme un chat qui voit approcher un chien. Pierre de Vaudrey la frappa sur le dos de la pointe dé son épée; mais il ne lui fit aucun mal, parce qu'elle est couverte de grosses écailles, comme un esturgeon. Elle s'élança sur messire André, qui d'un coup de la sienne lui coupa la cou en partie, la tourna sur le dos, les pieds en l'air, et la tua. Elle avoit la tête d'un fort lièvre, les pieds comme les mains d'un petit enfant, et une assez longue queue, semblable à celle des gros verdereaux (lézards verts). Nos Arabes et notre trucheman nous dirent qu'elle étoit fort dangereuse. [Footnote: D'après la description vague que donne ici la Brocquière, il paroît que l'animal dont il parle est le grand lézard appelé monitor, parce qu'on prétend qu'il avertit da l'approche du crocodile. Quant à la terreur qu'en avoient les Arabes, elle n'étoit point fondée.]

A la fin de la seconde journée je fus saisi d'une fièvre ardente, si forte qu'il me fut impossible d'aller plus loin. Mes quatre compagnons, bien désolés de mon accident, me firent monter un âne, et me recommandèrent à un de nos Arabes, qu'ils chargèrent de me reconduire à Gaza, s'il étoit possible.

Cet homme eut beaucoup soin de moi; ce qui ne leur est point ordinaire vis-à-vis des chrétiens. Il me tint fidèle compagnie, et me mena le soir passer la nuit dans un de leurs camps, qui pouvoit avoir quatre-vingts et quelques tentes, rangées en forme de rues. Ces tentes sont faites avec deux fourches qu'on plante en terre par leur gros bout à une certaine distance l'une de l'autre. Sur les deux fourches est posée en traverse une perche et sur la perche une grosse couverture en laine ou en gros poil.

Quand j'arrivai, quatre ou cinq Arabes de la connoissance du mien vinrent au devant de nous. Ils me descendirent de mon âne, me firent coucher sur un matelas que je portois, et là, me traitant à leur guise, ils me pétirent et me pincèrent tant avec les [Footnote: C'est ce que nous appelons masser. Cette méthode est employée dans beaucoup de contrées de l'Orient pour certaines maladies.] mains que, de fatigue et de lassitude, je m'endormis et reposai six heures.