Moi qui n'étois occupé que de mon grand voyage, j'employai mon séjour dans cette ville à prendre sur cet objet des renseignemens et j'ai m'adressai pour cela à un marchand Génois nommé Jacques Pervézin. Il me conseilla d'aller à Damas; m'assura que j'y trouverois des marchands Vénitiens, Catalans, Florentins, Génois et autres, qui pourroient me guider par leurs conseils, et me donna même, pour un de ses compatriotes appelé Ottobon Escot, une lettre de recommendation.

Résolu de consulter Escot avant de rien entreprendre, je proposai à messire Sanson d'aller voir Damas, sans cependant lui rien dire de mon projet. Il accepta volontiers la proposition, et nous partimes, conduit par un moucre. J'ai déja dit qu'en Syrie les moucres sont des gens dont le métier est de conduire les voyageurs et de leur louer des anes et des mulets.

Au sortir de Barut nous eûmes à traverser de hautes montagnes jusqu'à une longue plaine appelée vallée de Noë, parce que Noë, dit-on, y batit son arche. La vallée a tout au plus une lieue de large; mais elle est agréable et fertile, arrosée par deux rivières et peuplée d'Arabes.

Jusqu'à Damas on continue de voyager entre des montagnes au pied desquelles on trouve beaucoup de villages et de vignobles. Mais je préviens ceux qui, comme moi, auront à les traverser, de songer à se bien munir pour la nuit; car de ma vie je n'ai eu aussi froid. Cette excessive froidure a pour cause la chute de la rosée; et il en est ainsi par toute la Syrie. Plus la chaleur a été grande pendant le jour, plus la rosée est abondante et la nuit froide.

II y a deux journées de Barut à Damas.

Par toute la Syrie les Mahométans ont établi pour les chrétiens une coutume particulière qui ne leur permet point d'aller à cheval dans les villes. Aucun d'eux, s'il est connu pour tel, ne l'oseroit, et en conséquence notre moucre, avant d'entrer, nous fit mettre pied à terre, messire Sanson et moi.

A peine étions nous entrés qu'une douzaine de Sarrasins s'approcha pour nous regarder. Je portois un grand chapeau de feutre, qui n'est point d'usage dans le pays. Un d'eux vint le frapper par dessous d'un coup de baton, et il me le jeta par terre. J'avoue que mon premier mouvement fut de lever le poing sur lui. Mais le moucre, se jetant entre nous deux, me poussa en arrière, et ce fut pour moi un vrai bonheur; car en un instant trente ou quarante autres personnes accoururent, et, si j'avois frappé, je ne sais ce que nous serions devenus.

Je dis ceci pour avertir que les habitans de cette ville sont gens méchants qui n'entendent pas trop raison, et que par conséquent il faut bien se garder d'avoir querrelle avec eux. Il en est de même ailleurs. J'ai éprouvé par moi-même qu'il ne faut vis-à-vis d'eux ni faire le mauvais, ni se montrer peureux; qù'il ne feut ni paroitre pauvre, parce qu'ils vous mépriseroient; ni riche, parce qu'ils sont très avides, ainsi que l'expérimentent tous ceux qui débarquent à Jaffa.

Damas peut bien contenir, m'a-t-on dit, cent mille âmes. [Footnote: Il y dans le texte cent mille hommes. Si, par ce mot hommes, l'auteur entend les habitans mâles, alors, pour comprendre les femmes dans la population, il faudroit compter plus de deux cent mille individus au lieu de cent mille. S'il entend les personnes en état de porter les aimes, son état de population est trop fort et ne peut être admis.] La ville est riche, marchande, et, après le Caire, la plus considérable de toutes celles que possède le soudan. Au levant, au septentrion et au midi, elle a une grande plaine; au ponant, une montagne au pied de laquelle sont batis les faubourgs. Elle est traversée d'une rivière qui s'y divise en plusieurs canaux, et fermée dans son enceinte seulement de belles murailles; car les faubourgs sont plus grands que la ville. Nulle part je n'ai vu d'aussi grands jardins, de meilleurs fruits, une plus grande abondance d'eau. Cette abondance est telle qu'il y a peu de maisons, m'a-t-on dit, qui n'aient leur fontaine.

Le seigneur (le gouverneur) n'a, dons toute la Syrie et l'Egypte, que le seul soudan qui lui soit supérieur en puissance. Mais comme en différens temps quelques-uns d'eux se sont revoltés, les soudans ont pris des précautions pour les contenir. Du côté de terre est un grand et fort chateau qui a des fossés larges et profonds. Ils y placent un capitaine à leur choix, et jamais ce capitaine n'y laisse entrer le gouverneur.