En 1400 Damas fut détruite en cendres par le Trambulant (Tamerlan). On voit encore des vestiges de ce désastre; et vers la porte qu'on appelle de Saint-Paul, il y a un quartier tout entier qui n'est pas rebâti.

Dans la ville est un kan destiné à servir de dépôt de sûreté aux négocians pour leurs marchandises. On l'appelle kan Berkot, et ce nom lui a été donné, parce qu'il fut originairement la maison d'un homme nommé ainsi. Pour moi, je crois que Berkot étoit Français; et ce qui me le fait présumer, c'est que sur une pierre de sa maison sont sculptées des fleurs de lis qui paroissent aussi anciennes que les murs.

Quoi qu'il en soit de son origine, ce fut un très-vaillant homme, et qui jouit encore dans le pays d'une haute renommée. Jamais, pendant tout le temps qu'il vécut et qu'il eut de l'autorité, les Persiens et Tartres (Persans et Tatars) ne purent gagner en Syrie la plus petite portion de terrain. Dès qu'il apprenoit qu'une de leurs armés y portoit les armes, il marchoit contre elle jusqu'à une rivière au-delà d'Alep, laquelle sépare la Syrie de la Perse, et qu'à vue de pays je crois être celle qu'on appelle Jéhon, et qui vient tomber à Misses en Turcomanie. On est persuadé à Damas que, s'il eût vécu, Tamerlan n'auroit pas osé porter ses armes de ce côté-là. Au reste ce Tamerlan rendit honneur à sa mémoire quand il prit la ville. En ordonnant d'y tout mettre à feu, il ordonna de respecter la maison de Berkot; il la fit garder pour la défendre de l'incendie, et elle subsiste encore.

Les chrétiens ne sont vus à Damas qu'avec haine. Chaque soir on enferme les marchands dans leurs maisons. Il y a des gens préposés pour cela, et le lendemain ils viennent ouvrir les portes quand bon leur semble.

J'y trouvai plusieurs marchands Génois, Vénitiens, Catalans, Florentins et Français. Ces derniers étoient venus y acheter différentes choses, spécialement des épices, et ils comptoient aller à Barut s'embarquer sur la galère de Narbonne qu'on y attendoit. Parmi eux il y avoit un nommé Jacques Coeur, qui depuis a joué un grand rôle en France et a été argentier du roi. Il nous dit que la galère étoit alors à Alexandrie, et que probablement messire André viendroit avec ses trois camarades la prendre à Barut.

Hors de Damas et près des murs on me montra le lieu où saint Paul, dans une vision, fut renversé de cheval et aveuglé. Il se fit aussitôt conduire à Damas pour y recevoir le baptême, et l'endroit où on le baptisa est aujourd'hui une mosquée.

Je vis aussi la pierre sur laquelle saint George monta à cheval quand il alla combattre le dragon. Elle a deux pieds en carré. On prétend qu'autrefois les Sarrasins avoient voulu l'enlever, et que jamais, quelques moyens qu'ils aient employés, ils n'ont pu y réussir.

Après avoir vu Damas nous revinmes à Barut, messire Sanson et moi: nous y trouvâmes messire André, Pierre de Vaudrey, Geoffroi de Thoisi et Jean de la Roe, qui déja s'y étoient rendus, comme me l'avoit annoncé Jacques Coeur. La galère y arriva d'Alexandrie trois ou quatre jours après; mais, pendant ce court intervalle, nous fûmes témoins d'une fête que les Maures célébrèrent à leur ancienne manière.

Elle commença le soir, au coucher du soleil. Des troupes nombreuses, éparses ça et la, chantoient et poussoient de grands cris. Pendant ce temps on tiroît le canon du château, et les gens de la ville lançoient en l'air, bien haut et bien loin, une manière de feu plus gros que le plus gros fallot que je visse oncques allumé. Ils me dirent qu'ils s'en servoient quelquefois à la mer pour brûler les voiles d'un vaisseau ennemi. Il me semble que, comme c'est chose bien aisée et de une petite despense, on pourroit l'employer également, soit à consumer un camp ou un village couvert en paille, soit dans un combat de cavalerie, à épouvanter les chevaux.

Curieux d'en connoître la composition, j'envoyai vers celui qui le faisoit le valet de mon hôte, et lui fis demander de me l'apprendre. Il me répondit qu'il n'oseroit, et que ce seroit pour lui une affaire trop dangereuse, si elle étoit sue; mais comme il n'est rien qu'un Maure ne fasse pour de l'argent, je donnai à celui-ci un ducat, et, pour l'amour du ducat, il m'apprit tout ce qu'il savoit, et me donna même des moules en bois et autres ingrédiens que j'ai apportés en France.