La veille de l'embarquement je pris à part messire André de Toulongeon, et après lui avoir fait promettre qu'il ne s'opposeroit en rien à ce que j'allois lui révéler, je lui fis part du projet que j'avois formé de retourner par terre. Conséquemment à sa parole donnée, il ne tenta point de m'en empêcher; mais il me représenta tout ce que j'allois courir de dangers, et celui sur-tout de me voir contraint à renier la foi de Jésus-Christ. Au reste j'avoue que ses représentations étoient fondées, et que de tous les périls dont il me menacoit il n'en est point, excepté celui de renier, que je n'aie éprouvés. II engagea également ses camarades à me parler; mais ils eurent beau faire, je les laissai partir et demeurai.

Après leur départ je visitai une mosquée qui jadis avoit été une très-belle église, bâtie, disoit-on, par sainte Barbe. On ajoute que quand les Sarrasins s'en furent emparés, et que leurs crieurs voulurent y monter pour annoncer la prière, selon leur usage, ils furent si battus que depuis ce jour aucun d'eux n'a osé y retourner.

II y a aussi un autre bâtiment miraculeux qu'on a changé en église. C'étoit auparavant une maison de Juifs. Un jour que ces gens-là avoient trouvé une image de Notre Seigneur, ils se mirent à la lapider, comme leurs pères jadis l'avoient lapidé lui-même; mais l'image ayant versé du sang, ils furent tellement effrayés du miracle, qu'ils se sauvèrent, allèrent s'accuser à l'évêque, et donnèrent même leur maison en réparation du crime. On en a fait une église, qui aujourd'hui est desservie par des cordeliers.

Je logeai chez un marchand Vénitien nommé Paul Barberico; et comme je n'avois nullement renoncé à mes deux pélerinages de Nazareth et du Thabor, malgré les obstacles que j'y avois rencontrés et tout ce qu'on m'avoit dit pour m'en détourner, je le consultai sur ce double voyage. Il me procura un moucre qui se chargea de me conduire, et qui s'engagea même pardevant lui à me mener sain et sauf jusqu'à Damas, et à lui en rapporter un certificat signé par moi. Cet homme me fit habiller en Sarrasin; car les Francs, pour leur sûreté, quand ils voyagent, ont obtenu du soudan de prendre en route cet habillement.

Je partis donc de Barut avec mon moucre le lendemain du jour où la galère avoit mis à la voile, et nous primes le chemin de Saïette, entre la mer et les montagnes. Souvent ces montagnes s'avancent si près du rivage qu'on est obligé de marcher sur la grève, et quelquefois elles en sont éloignées de trois quarts de lieue.

Après une heure de marche je trouvai un petit bois de hauts sapins que les gens du pays conservent bien précieusement. Il est même sévèrement défendu d'en abattre aucun; mais j'ignore la raison de ce règlement.

Plus loin étoit une rivière assez profonde. Mon moucre me dit que c'étoit celle qui vient de la vallée de Noë, mais qu'elle n'est pas bonne à boire. Elle a un pont de pierre, près duquel se trouve un kan où nous passâmes la nuit.

Le lendemain je vins à Séyde, ville située sur la marine (sur la mer), et fermée du côté de terre par des fossés peu profonds.

Sur, que les Maures nomment Four, est située de même. Il est abreuvé par une fontaine qu'on trouve à un quart de lieue vers le midi, et dont l'eau, très-bonne, vient, par-dessur des arches, se rendre dans la ville.

Je ne fis que la traverser, et elle me parut assez belle; cependant elle n'est pas forte, non plus que Séyde, toutes deux ayant été détruites autrefois, ainsi qu'il paroît par leurs murailles, qui ne valent pas, à beaucoup près, celles de nos villes.