La montagne, vers Sur, s'arrondît en croissant, et s'avance par ses deux pointes jusqu'à la mer. L'espace vide entre l'une et l'autre n'a point de villages; mais il y en a beaucoup le long de la montagne.
Une lieue au-delà on trouve une gorge qui vous oblige de passer sur une falaise au haut de laquelle est une tour. Les cavaliers qui vont de Sur à Acre n'ont point d'autre route que ce passage, et la tour a été construite pour le garder.
Depuis ce défilé jusqu'à Acre les montagnes sont peu élevées, et l'on y
voit beaucoup d'habitations qui, pour la plupart, sont remplies d'Arabes.
Près de la ville je rencontrai un grand seigneur du pays nommé Fancardin.
Il campoit en plein champ, et portoit avec lui ses tentes.
Acre, entourée de trois côtés par des montagnes, quoique avec une plaine d'environ quatre lieues, l'est de l'autre par la mer. J'y fis connoissance d'un marchand de Venise, nommé Aubert Franc, qui m'accueillit bien et qui me procura sur mes deux pélerinages des renseignemens utiles dont je profitai.
A l'aide de ses avis je me mis en route pour Nazareth, et, après avoir traversé une grande plaine, je vins à la fontaine dont Notre Seigneur changea l'eau en vin aux noces d'Archétéclin; [Footnote: Architriclinus est un mot Latin formé du Grec, par lequel l'Evangile désigne le maître d'hôtel ou majordôme qui présidoit aux noces de Cana. Nos ignarans auteurs des bas siècles le prirent pour un nom d'homme, et cet homme ils en firent un saint, qu'ils appelèrent saint Architriclin. Dans la relation de la Brocquière, Architriclin est le marié de Cana.] elle est près d'un village où l'on dit que naquit saint Pierre.
Nazareth n'est qu'un autre gros village bâti entre deux montagnes; mais le lieu où l'ange Gabriel vint annoncer à la vierge Marie qu'elle seroit mère fait pitié à voir. L'église qu'on y avoit bâtie est entièrement détruite, et il n'en subsiste plus qu'une petite chose (case), là où Nostre-Dame estoit quand l'angèle lui apparut.
De Nazareth j'allai au Thabor, où fut faite la transfiguration de Notre Seigneur, et plusieurs autres miracles. Mais comme les paturages y attirent beaucoup d'Arabes qui viennent y mener leurs bêtes, je fus obligé de prendre pour escorte quatre autres hommes, dont deux étoient Arabes eux-mêmes.
La montée est trés-rude parce qu'il n'y a point de chemin; je la fis à dos de mulet, et j'y employai deux heures. La cime se termine par un plateau presque rond, qui peut avoir en longeur deux portées d'arc et une de large. Jadis il fut enceient d'une muraille dont on voit encore des restes avec des fossés, et dans le pourtour, en dedans du mur, étoient plusieurs églises, et spéciàlement une où l'on gagne encore, quoiqu'elle soit ruinée, plain pardon de paine et de coulpe.
Au levant du Thabor, et au pied de la montagne, on aperçoit Tabarie (Tibériade), au-delà de laquelle coule le Jourdain; au couchant est une grande plaine fort agréable par ses jardins remplis de palmiers portant dattes, et par de petits bosquets d'arbres, plantés comme des vignes, et sur lesquels croit le coton. Au lever du soleil ceux-ci présentent un aspect singulier. En voyant leurs feuilles vertes couvertes de coton, on diroit qu'il a neigé sur eux. [Footnote: Il est probable qu'ici le voyageur s'est trompe. Le cotonnier a par ses feuilles quelque ressemblance avec celles de la vigne. Elles sont lobées de même; mais le coton naît dans des capsules, et non sur des feuilles. On connoît en botanique plusieurs arbres dont les feuilles sont couvertes à leur surface extérieure d'un duvet blanc; mais on n'en connoît aucune qui produise du coton.]
Ce fut dans cette plaine que je descendis pour me reposer et diner; car j'avois apporté des poulets crus et du vin. Mes guides me conduisirent dans une maison dont le maître, quand il vit mon vin, me prit pour un homme de distinction et m'accueillit bien. Il m'apporta une écuelle de lait, une de miel, et une branche chargée de dattes nouvelles. C'étoit la première fois de ma vie que j'en voyois. Je vis encore comment on travailloit le coton, et pour ce travail les ouvriers étoient des hommes et des femmes. Mais là aussi mes guides voulurent me rançonner, et, pour me reconduire à Nazareth où je les avois pris, ils exigèrent de moi un marché nouveau.