Le lendemain matin, à onze heures, je fis boire mon cheval, et lui donnai la paille et l'avoine, selon l'usage de nos contrées. Pour cette fois les Turcs ne me dirent rien; mais le soir, à six heures, quand, après l'avoir fait boire, je lui attachai sa besace pour qu'il mangeât, ils s'y opposèrent et détachèrent le sac. Telle est leur coutume: leur chevaux ne mangent qu'à huit, et jamais ils n'en laissent manger un avant les autres, à moins que ce ne soit pour paitre l'herbe.
Le chef avoit avec lui un mamelus (mamelouck) du soudan, qui étoit Cerquais (Circassien), et qui alloit dans la pays de Karman chercher un de ses frères. Cet homme, quand il me vit, seul, et ne sachant point la langue du pays, volut charitablement me servir de compagnon, et il me prit avec lui. Cependant, comme il n'avoit point de tente, nous fûmes souvent obligés de passer la nuit dans des jardins sous des arbres.
Ce fut alors qu'il me fallut apprendre à coucher sur la dure, à ne boire que de l'eau, à m'asseoir à terre, les jambes croisées. Cette posture me coûta d'abord beaucoup; mais ce à quoi j'eus plus de peine encore à m'accoutumer, fut d'être à cheval avec des étriers courts. Dans le commencemens je souffrois si fort, que, quand j'étois descendu, je ne pouvois remonter sans aide, tant les jarrets me faisoient mal; mais lorsque j'y fus accoutumé, cette manière me parut plus commode que la nôtre.
Dès le jour même je soupai avec mon mamelouck, et nous n'eumes que du pain, du fromage et du lait. J'avois, pour manger, une nappe, à la mode des gens riches du pays. Elles ont quatre pieds de diamètre, et sont rondes, avec des coulisses tout autour; de sorte qu'on peut les fermer comme une bourse. Veulent-ils manger, ils les étendent; ont-ils mangé, ils les resserrent, et y renferment tout ce qui reste, sans vouloir rien perdre, ni une miette de pain, ni un grain de raisin. Mais ce que j'ai remarqué, c'est qu'après leur repas, soit qu'il fut bon, soit qu'il fut mauvais, jamais ils ne manquoient de remercier Dieu tout haut.
Balbec est une bonne ville, bien fermée de murs, et assez marchande. Au centre étoit un château, fait de très-grosses pierres. Maintenant il renferme une mosquée dans laquelle est, dit-on, une tête humaine qui a des yeux si énormes, qu'un homme passeroit aisément la sienne à travers leur ouverture. Je ne puis assurer le fait, attendu que pour entrer dans la mosquée il faut être Sarrasin.
De Balbec nous allâmes à Hamos, et campâmes sur une rivière. Ce fut là que je vis comment ils campent et tendent leurs pavillons. Les tentes ne sont ni très-hautes ni très-grandes; de sorte qu'il ne faut qu'un homme pour les dresser, et que six à huit personnes peuvent s'y tenir à l'aise pendant les chaleurs du jour. Dans le cours de la journée ils en ôtent le bas, afin de donner passage à l'air. La nuit, ils le remettent pour avoir plus chaud. Un seul chameau en porte sept ou huit avec leurs mâts. Il y en a de très-belles.
Mon compagnon, le mamelouck, et moi, qui n'en avions point, nous allâmes nous établir dans un jardin. Il y vint aussi deux Turquemans (Turcomans) de Satalie, qui revenoient de la Mecque, et qui soupèrent avec nous. Mais quand ces deux hommes me virent bien vêtu, ayant bon cheval, belle épée, bon tarquais, ils proposèrent au mamelouck, ainsi que lui-même me l'avoua par la suite lorsque nous nous séparâmes, de se défaire de moi, vu que j'étois chrétien et indigne d'être dans leur compagnie. II répondît que, puisque j'avois mangé avec eux le pain et le sel, ce seroit un crime; que leur loi le leur défendoit, et qu'après tout Dieu faisoit les chrétiens comme les Sarrasins.
Néanmoins ils persistèrent dans leur projet; et comme je témoignois le desir de voir Halep, la ville la plus considérable de Syrie après Damas, ils me pressèrent de me joindre à eux. Moi qui ne savois rien de leur dessein, j'acceptai; et je suis convaincu, aujourd'hui qu'ils ne vouloient que me couper la gorge. Mais le mamelouck leur défendit de venir davantage avec nous, et par-là il me sauva la vie.
Nous étions partis de Balbec deux heures avant le jour, et notre caravane étoit compsée de quatre à cinq cents personnes, et de six ou sept cents chameaux et mulets, parce qu'elle portoit beaucoup d'épices. Voici leur manière de se mettre en marche.
Il y a dans la troupe une très-grande nacquaire (très grosse timbale). Au moment où le chef veut qu'on parte, il fait frapper trois coups. Aussitôt tout le monde s'apprête, et à mesure que chacun est prêt, il se met à la file sans dire un seul mot: Et feront plus de bruit dix d'entre nous que mil de ceux-là. On marche ainsi en silence, à moins que ce ne soit la nuit, et que quelqu'un ne veuille chanter une chanson de gestes.[Footnote: On appeloit en France chansons de gestes celles qui célébroient les gestes et belles actions des anciens héros.] Au point du jour, deux ou trois d'entre eux, fort éloignés les uns des autres, crient et se répondent, comme on le fait sur les mosquées aux heures d'usage. Enfin, peu après, et avant le lever du soleil, les gens dévots font leurs prières et ablutions ordinaires.