Pour ces ablutions, s'ils sont auprès d'un ruisseau, ils descendent de cheval, se mettent les pieds nus, et se lavant les mains, les pieds, le visage et tous les conduits du corps. S'ils n'ont pas de ruisseau, ils passent la main sur ces parties. Le dernier d'entre eux se lave la bouche et l'ouverture opposée, après quoi il se tourne vers le midi. Tous alors lèvent deux doigts en l'air; ils se prosternent et baisent la terre trois fois, puis ils se relèvent et font leurs prières. Ces ablutions leur ont été ordonnées en lieu de confession. Les gens de distinction, pour n'y point manquer, portent toujours en voyage des bouteilles de cuir pleines d'eau: on les attache sous le ventre des chameaux et des chevaux, et ordinairement elles sont très-belles.
Ces peuples s'accroupissent, pour uriner, comme les femmes; après quoi ils se frottent le canal contre une pierre, contre un mur ou quelque autre chose. Quant à l'autre besoin, jamais après l'avoir satisfait ils ne s'essuient.
Hamos (Hems), bonne ville, bien fermée de murailles avec des fossés glacés (en glacis), est située dans une plaine sur une petite rivière. Là vient aboutir la plaine de Noë, qui s'étend, dit-on, jusqu'en Berse. C'est par elle que déboucha ce Tamerlan qui prit et détruisit tant de villes. A l'extrémité de la ville est un beau château, construit sur une hauteur, et tout en glacis jusqu'au pied du mur.
De Hamos nous vinmes à Hamant (Hama). Le pays est beau; mais je n'y vis que peu d'habitans, excepté les Arabes qui rebâtissoient quelques-uns des villages détruits. Je trouvai dans Hamant un marchand de Venise nommé Laurent Souranze. Il m'accueillit, me logea chez lui, et me fit voir la ville et le chateau. Elle est garnie de bonnes tours, close de fortes et épaisses murailles, et construite, comme le chateau de Provins, sur une roche, dans laquelle on a creusé au ciseau des fossés fort profonds. A l'une des extrémités se voit le château, beau et fort, tout en glacis jusqu'au pied du mur, et construit sur une élévation. Il est entouré d'une citadelle qu'il domine, et baigné par une rivière qu'on dit être l'une des quatre qui sortent du paradis terrestre. Si le fait est vrai, je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'elle descend entre le levant et le midi, plus près du premier que du second, (est-sud-est), et qu'elle va se perdre à Antioche.
Là est la roue la plus haute et la plus grande que j'aie vue de ma vie. Elle est mise en mouvement par la rivière, et fournit à la consommation des habitans, quoique leur nombre soit considérable, la quantité d'eau qui leur est nécessaire. Cette eau tombe en une auge creusée dans la roche du chateau; de là elle se porte vers la ville et en parcourt les rues dans un canal formé par de grands piliers carrés qui ont douze pieds de haut sur deux de large.
Il me manquoit encore différentes choses pour être, en tout comme mes compagnons de voyage. Le namelouck m'en avoit averti, et mon hôte Laurent me mena lui-même au bazar pour en faire l'acquisition. C'étoient de petites coiffes de soie à la mode des Turcomans, un bonnet pour mettre sous la coiffe, des cuillères Turques, des couteaux avec leur fusil, un peigne avec son étui, et un gobelet de cuir. Tout celle s'attache et se suspend à l'épée.
J'achetai aussi des pouçons [Footnote: Sorte de doigtier qu'on mettoit au pouce, afin de le garantir et de le défendra de l'impression de la corde.] pour tirer de l'arc, un tarquais nouveau tout garni, pour épargner le mien, qui étoit très-beau, et que je voulois conserver; enfin un capinat: c'est une robe de feutre, blanche, très-fine, et impénétrable à la pluie.
En route je m'étois lié avec quelques-uns de mes compagnons de caravane. Ceux ci, quand ils surent que j'étois logé chez un Franc, vinrent me trouver pour me demander de leur procurer du vin. Le vin leur est défendu par leur loi, et ils n'auroient osé en boire devant les leurs; mais ils espéroient le faire sans risque chez un Franc, et cependant ils revenoient de la Mecque. J'en parlai à mon hôte Laurent, qui me dit qu'il ne l'oseroit, parce que, si la chose étoit sue, il courroit les plus grands dangers. J'allai leur rendre cette réponse; mais ils en avoient déja cherché ailleurs, et venoient d'en trouver chez un Grec. Ils me proposèrent donc, soit par pure amitié, soit pour être autorisé, auprès du Grec à boire, d'aller avec eux chez lui, et je les y accompagnai.
Cet homme nous conduisit dans une petite galerie, où nous nous assîmes par terre, en cercle, tous les six. Il posa d'abord au milieu de nous un grand et beau plat de terre, qui eût pu contenir au moins huit lots (seize pintes); ensuite il apporta pour chacun de nous un pot plein de vin, le versa dans le vase, et y mit deux écuelles de terre qui devoient nous servir de gobelets.
Un de la troupe commença la premier, et il but à son compagnon, selon l'usage du pays. Celui-ci en fit de même pour son suivant, et ainsi des autres. Nous bûmes de cette manière, et sans manger, pendant fort long-temps. Enfin, quand je m'aperçus que je ne pouvois pas continuer davantage sans m'incommoder, je les suppliai a mains jointes de m'en dispenser; mais ils se fachèrent beaucoup, et se plaignirent, comme si j'avois résolu d'interrempre leurs plaisirs et de leur faire tort.