Heureusement il yen avoit un parmi eux qui étoit plus lié avec moi, et qui m'aimoit tant qu'il m'appeloit kardays, c'est-à-dire frère. Celui-ci s'offrit à prendre ma place, et à boire pour moi quand ce seroit mon tour. Cette offre les satisfit; ils l'acceptèrent, et la partie continua jusqu'au soir, où-il nous fallut retourner au kan.

Le chef étoit en ce moment assis sur un siége de pierre, et il avoit devant lui un fallot allumé. Il ne lui fut pas difficile de diviner d'où nous venions: aussi y eut-il quatre de mes camarades qui s'esquivèrent; il n'en resta qu'un avec moi. Je dis tout ceci, afin de prévenir les personnes qui, demain ou un jour quelconque, voyageroient, ainsi que moi, dans leur pays, qu'elles se gardent bien de boire avec eux, à moins qu'elles ne veuillent être obligées d'en prendre jusqu'à ce qu'elles tombent à terre.

Le mamelouck ne savoit rien de ma débauche. Pendant ce temps il avoit acheté une oie pour nous deux. Il venoit de la faire bouillir, et, au défaut de verjus, il l'avoit accommodée avec des feuilles vertes de porreaux. J'en mangeai avec lui, et elle nous dura trois jours.

J'aurois bien desiré voir Alep; mais la caravane n'y allant point et se rendant directement à Antioche, il fallut y renoncer. Cependant, comme elle ne devoit se mettre en marche que deux jours après, le mamelouck fut d'avis que nous prissions tous deux les devants, afin de trouver plus aisément à nous loger. Quatre autres camarades, marchands Turcs, demandèrent à être des nôtres, et nous partîmes tous six ensemble.

A une demi-lieue de Hama, nous trouvames la rivière et nous la passames sur un pont. Elle étoit débordée, quoiqu'il n'eût point plu. Mois, je voulus y faire boire mon cheval; mais la rive étoit escarpée et l'eau profonde, et infailliblement je m'y serois noyé si le mamelouck n'étoit venu à mon secours.

Au delà du fleuve est une longue et vaste plaine qui dure toute une journée. Nous y rencontrames six à huit Turcomans accompagnés d'une femme. Elle portoit la tarquais ainsi qu'eux; et, à ce sujet, on me dit que celles de cette nation sont braves et qu'en guerre elles combattent comme les hommes. On ajouta même, et ceci m'étonna bien davantage, qu'il y en a environ trente mille qui portent ainsi le tarquais, et qui sont soumises à un seigneur nommé Turcgadiroly, lequel habite les montagnes d'Arménie, sur les frontières de la Perse.

La seconde journée fut à travers un pays de montagnes. Il est assez beau quoique peu arrosé; mais par tout on ne voyoit que des habitations détruites. Tout en le traversant, mon mamelouck m'apprit à tirer de l'arc, et il me fit acheter des pouçons et des anneaux pour tirer. Enfin nous arrivâmes à un village riche en bois, en vignobles, en terres à blé, mais qui n'avoit d'autres eaux que celles de citernes. Ce canton paroissoit avoir été habité autrefois par des chrétiens, et j'avoue qu'on me fit un grand plaisir quand on me dit que tout cela avoit été aux Francs, et qu'on me montra pour preuve des églises abattues.

Nous y logeames; et ce fut la première fois que je vis des habitations de Turcomans, et des femmes de cette nation à visage découvert. Ordinairement elles le cachent sous un morceau d'étamine noire, et celles qui sont riches y portent attachées des pièces de monnoie et des pierres précieuses. Les hommes sont bons archers. J'en vis plusieurs tirer de l'arc. Ils tirent assis et à but court: ce peu d'espace donne à leurs flèches une grande rapidité.

Au sortir de la Syrie on entre dans la Turcomanie, que nous appellons Arménie. La capitale est une très-grande ville qu'ils nomment Antéquayé, et nous Antioche. Elle fut jadis très-florissante et a encore de beaux murs bien entiers, qui renferment un très-grand espace et même des montagnes. Mais on n'y compte point à présent plus de trois cents maisons. Au midi elle est bornée par une montagne, au nord par un grand lac, au-delà duquel on trouve un beau pays bien ouvert. Le long des murs coule la rivière qui vient de Hama. Presque tous les habitans sont Turcomans ou Arabes, et leur état est d'élever des troupeaux, tels que chameaux, chèvres, vaches et brebis.

Ces chèvres, les plus belles que j'aie jamais vues, sont la plupart blanches; elles n'ont point comme celles dé Syrie, les oreilles pendantes, et portent une laine longue douce et crépue. Les moutons ont de grosses et larges queues. On y nourrit aussi des ânes sauvages qu'on apprivoise et qui, avec un poil, des oreilles et une tête pareils à ceux de cerf, ont comme lui la pied fendu. J'ignore s'ils ont son cri, car je ne les ai point entendus crier. Ils sont beaux, fort grands, et vont avec les autres bêtes; mais je n'ai point vu qu'on les montat. [Footnote: Cet animal ne peut être un âne, puisqu'il a le pied fendu et que l'âne ne l'a point. C'est probablement une espèce de gazelle, ou plutôt un bubale.]