Pour le transport de leurs marchandises, les habitans se servent de boeufs et de buffles, comme nous nous servons de chevaux.
Ils les emploient aussi en montures; et j'en ai vu des troupes dans lesquelles les uns étoient chargés de marchandises, et les autres étoient montés.
Le seigneur de ce pays étoit Ramedang, prince riche, brave et puissant. Pendant longtemps il se rendit si redoutable que le soudan le craignois et n'osoit l'irriter. Mais le soudan voulut le détruire, et dans ce dessein, il s'entendit avec le karman, qui pouvoit mieux que personne tromper Ramedang, puisqu'il lui avoit donné sa soeur en mariage. En effet, un jour qu'ils mangoient ensemble, il l'arrêta et le livra au soudan, qui le fît mourrir et s'empara de la Turcomanie, dont cependant il donna un portion au karman.
Au sortir d'Antioche, je repris ma route avec mon mamelouck; et d'abord nous eûmes à passer une montagne nommée Nègre, sur laquelle on me montra trois ou quatre beaux châteaux ruinés, qui jadis avoient appartenu à des chrétiens. Le chemin est beau et sans cesse on y est parfumé par les lauriers nombreux qu'elle produit; mais la descente en est une fois plus rapide que la montée. Elle aboutit au golfe qu'on nomme d'Asacs, et que nous autres nous appellons Layaste, parce qu'en effet c'est la ville d'Ayas qui lui donne son nom. Il s'étend entre deux montagnes, et s'avance dans les terres l'espace d'environ quinze milles. Sa largeur à l'occident m'a paru être de douze; mais sur cet article je m'en rapporte à la carte marine.
Au pied de la montagne, près du chemin et sur le bord de la mer, sont les restes d'un château fort, qui du côté de la terre étoit défendu par un marécage; de sorte qu'on ne pouvoit y aborder que par mer, ou par une chaussée étroite qui traversoit le marais. Il étoit inhabité, mais en avant s'étoient établis des Turcomans. Ils occupoient cent vingt pavillons, les uns de feutre, les autre de coton bleu et blanc, tous très-beaux, tous assez grands pour loger à l'aise quinze ou seize personnes. Ce sont leurs maisons, et, comme nous dans les notres, ils y font tout leur ménage, à l'exception du feu.
Nous nous arrêtames chez eux. Ils vinrent placer devant nous une de ces nappes à coulisses dont j'ai parlé, et dans laquelle il y avoit encore des miettes de pain, des fragmens de fromage et des grains de raisin. Après quoi ils nous apportèrent une douzaine de pains plats avec un grand quartier de lait caillé, qu'ils appellent yogort. Ces pains, larges d'un pied, sont ronds et plus mince que des oublies. On les plie en cornet, comme une oublie à pointes, et on les mange avec le caillé.
Une lieue au-delà étoit une petit karvassera (caravanserai) où nous logeâmes. Ces établisemens consistent en maisons, comme les kans de Syrie.
En route, dans le cours de la journée j'avois rencontré un Ermin (Arménien) qui parloit un peu Italien. S'étant aperçu que j'étois chrétien, il se lia de conversation avec moi, et me conta beaucoup de détails, tant sur le pays et les habitans, que sur le soudan et ce Ramedang, seigneur de Turchmanie, dont je viens de faire mention. Il me dit que ce dernier étoit un homme de haute taille, très-brave, et le plus habile de tous les Turcs à manier la masse et l'épée. Sa mère étoit une chrétienne, qui l'avoit fait baptiser à la loi Grégoise (selon le rît des Grecs) "pour lui oster le flair et la senteur que ont ceulx qui ne sont point baptisez." [Footnote: Les chrétiens d'Asie croyoient de bonne foi que les infidèles avoient une mauvaise odeur qui leur étoit particulière, et qu'ils perdoient par le baptême. Il sera encore parlé plus bas de cette superstition. Ce baptême étoit, selon la loi Grégoise, par immersion.]
Mais il n'étoit ni bon chrétien ni bon Sarrasin; et quand on lui parloit des deux prophètes Jésus et Mahomet, il disoit: Moi, je suis pour les prophètes vivans, il me seront plus utiles que ceux qui sont morts.
Ses Etats touchoient d'un côté à ceux du karman, dont il avoit épousé la soeur; de l'autre à la Syrie, qui appartenoit au soudan. Toutes les fois que par son pays passoit un des sujets de celui-ci, il en exigeoit des péages. Mais enfin le soudan obtint du karman, comme je l'ai dit, qu'il le lui livreroit; et aujourd'hui il possède toute la Turcomanîe jusqu'à Tharse et même une journée par-de-là.