Au sortir de Tharse je fis encore trois lieues Françaises à travers un beau pays de plaines, peuplé de Turcomans; mais enfin j'entrai dans les montagnes, montagnes les plus hautes que j'aie encore vues. Elles enveloppent par trois côtés tout le pays que j'avois parcouru depuis Antioche. L'autre partie est fermée au midi par la mer.
D'abord on a des bois à traverser. Ce chemin dure tout un jour, et il n'est pas malaisé. Nous logeâmes le soir dans un passage étroit où il me parut que jadis il y avoît eu un château. La seconde journée n'eut point de mauvaise route encore, et nous vînmes passer la nuit dans un caravanserai. La troisième, nous côtoyâmes constamment une petite rivière, et vîmes dans les montagnes une multitude immense de perdrix griaches. Notre halte du soir fut dans une plaine d'environ une lieue de longueur sur un quart de large.
Là se rencontrent quatre grandes combes (vallées). L'une est celle par laquelle nous étions venus; l'autre, qui perce au nord, tire vers le pays du seigneur, qu'on appelle Turcgadirony, et vers la Perse; la troisième s'étend au Levant, et j'ignore si elle conduit de même à la Perse; la dernière enfin est au couchant, et c'est celle que j'ai prise, et qui m'a conduit au pays du karman. Chacune des quatre a une rivière, et les quatre rivières se rendent dans ce dernier pays.
Il neigea beaucoup pendant la nuit. Pour garantir mon cheval, je le couvris avec mon capinat, cette robe de feutre qui me servoit de manteau. Mais moi j'eus froid, et il me prit une maladie qui est malhonnête (le dévoiement): j'eusse même été en danger, sans mon mamelouck, qui me secourut et qui me fit sortir bien vite de ce lieu.
Nous partîmes donc de grand matin tous deux, et entrâmes dans les hautes montagnes. Il y a là un château nommé Cublech, le plus élevé que je connoisse. On le voit à une distance de deux journées. Quelquefois cependant on lui tourne le dos, à cause des détours qu'occasionnent les montagnes; quelquefois aussi on cesse de le voir, parce qu'il est caché par des hauteurs: mais on ne peut pénétrer au pays du karman qu'en passant au pied de celle où il est bâti. Le passage est étroit. Il a fallu même en quelques parties l'ouvrir au ciseau; mais par-tout il est dominé par le Cublech. Ce château, le dernier [Footnote: Ce mot dernier signifie probablement ici le plus reculé, le plus éloigné à la frontière.] de ceux qu'ont perdus les Arméniens, appartient aujourd'hui au karman, qui l'a eu en partage à la mort de Ramedang.
Ces montagnes sont couvertes de neige en tout temps, et il n'y a qu'un passage pour les chevaux, quoiqu'on y trouve de temps en temps de jolies petites plaines. Elles sont dangereuses, par les Turcomans qui y sont répandus; mais pendant les quatre jours de marche que j'y ai faite, je n'y ai pas vu une seule habitation.
Quand on quitte les montagnes d'Arménie pour entrer dans le pays du karman, on en trouve d'autres qu'il faut traverser encore. Sur l'une de celles-ci est une gorge avec un château nommé Lève, où l'on paie au karman un droit de passage. Ce péage étoit affermé à un Grec, qui, en me voyant, me reconnut à mes traits pour chrétien, et m'arrêta. Si j'avois été obligé de retourner, j'étois un homme mort, et on me l'a dit depuis: avant d'avoir fait une demi lieue j'eusse été égorgé; car là caravane étpit encore fort loin. Heureusement mon mamelouk gagna le Grec, et, moyennant deux ducats que je lui donnai, il me livra passage.
Plus loin est le château d'Asers, et par-de-là le château une ville nommée
Araclie (Erégli).
En débouchant des montagnes on entre dans un pays aussi uni que la mer; cependant on y voit encore vers la trémontane (le nord) quelques hauteurs qui, semées d'espace en espace, semblent des îles au milieu des flots. C'est dans cette plaine qu'est Erégli, ville autrefois fermée, et aujourd'hui dans un grand délabrement. J'y trouvai au moins des vivres; car, dans mes quatre jours de marche depuis Tharse, la route ne m'avoit offert que de l'eau. Les environs de la ville sont couverts de villages habités en très-grande partie par des Turcomans.
Au sortir d'Erégli nous trouvâmes deux gentilshommes du pays qui paroissoient gens de distinction; ils firent beaucoup d'amitié au mamelouck, et le menèrent, pour le régaler à un village voisin dont les habitations son toutes creusées dans le roc. Nous y passâmes la nuit; mais moi je fus obligé de passer dans une caverne le reste du jour, pour y garder nos chevaux. Quand le mamelouck revint, il me dit que ces deux hommes lui avoient demandé qui j'étois, et qu'il leur avoit répondu, en leur donnant le change, que j'étois un Circassien qui ne savoit point parler Arabe.