D'Erégli à Larande, où nous allâmes, il y a deux journées. Cette ville-ci, quoique non close, est grande, marchande et bien située. Il y avoit autrefois au centre un grand et fort château dont on voit encore les portes, qui sont en fer et très-belles; mais les murs sont abbatus. D'une ville à l'autre on a, comme je l'ai dit, un beau pays plat; et depuis Lève je n'ai pas vu un seul arbre qui fût en rase campagne.
Il y avoit à Larande deux gentilshommes de Cypre, dont l'un s'appelloit Lyachin Castrico; l'autre, Léon Maschero, et qui tous deux parloient assez bien Français. [Footnote: Les Lusignan, devenus rois de Cypre sur la fin du douzième siècle, avoient introduit dans cette île la langue Française. C'est en Cypre, au passage de saint Louis pour sa croisade d'Egypte que fut fait et publié ce code qu'on appela Assises de Jérusalem, et qui devint le code des Cypriots. La langue Française continua d'être celle de la cour et des gens bien élevés.] Ils me demandèrent quelle étoit ma patrie, et comment je me trouvais là. Je leur répondis que j'étois serviteur de monseigneur de Bourgogne, que je venois de Jérusalem et de Damas, et que j'avoîs suivi la caravane. Ils me parurent très-emerveillés de ce que j'avois pu passer; mais quand ils m'eurent demandé où j'allois, et que j'ajoutai que je retournois par terre en France vers mondit seigneur, ils me dirent que c'étoit chose impossible, et que, quand j'aurois mille vies, je les perdrois toutes. En conséquence ils me proposèrent de retourner en Cypre avec eux. Il y avoit dans l'ile deux galères qui étoient venues y chercher la soeur de roi, accordé en mariage au fils de monseigneur de Savoie, [Footnote: Louis, fils d'Amédée VIII. duc de Savoie. Il épousa en 1432 Anne de Lusignan fille de Jean II, roi de Cypre, mort au mois de Juin, et soeur de Jean III, qui alors étoit sur le trône.] et ils ne doutoient point que le roi, par amour et honneur pour monseigneur de Bourgogne, ne m'y accordât passage. Je leur répondis que puisque Dieu m'avoit fait la grace d'arriver à Larande, il me feroit probablement celle d'aller plus loin, et qu'au reste j'étois résolu d'achever mon voyage ou d'y mourir.
A mon tour je leur demandai où ils alloient. Ils me dirent que leur roi venoit de mourir; que pendant sa vie il avoit toujours entretenu trève avec le grand karman, et que le jeune roi et son conseil les envoyoit vers lui pour renouveller l'alliance. Moi, qui étois curieux de connoître ce grand prince que sa nation considère comme nous notre roi, je les priai de permettre que je les accompagnasse; et ils y consentirent.
Je trouvai à Larande un autre Cypriot. Celui-ci, nommé Perrin Passerot, et marchand, demeuroit depuis quelque temps dans le pays. Il étoit de Famagouste, et en avoit été banni, parce qu'avec un de ses frères il avoit tenté de remettre dans les mains du roi cette ville, qui étoit dans celles des Génois.
Mon mamelouck venoit de recontrer aussi cinq ou six de ses compatriotes. C'étoient de jeunes esclaves Circassiens que l'on conduisoit au soudan. Il voulut à leur passage les régaler; et comme il avoit appris qu'il se trouvoit à Larande des chrétiens, et qu'il soupçonnoit qu'ils auroient du vin, il me pria de lui en procurer. Je cherchai tant que, moyennant la moitié d'un ducat, je trouvai à en acheter demi-peau de chèvre (une demi-outre), et je la lui donnai.
Il montra en la recevant une joie extrême, et alla aussitôt trouver ses camarades, avec lesquelles il passa la nuit tout entière à boire. Pour lui, il en prit tant que le lendemain, dans la route, il manqua d'en mourir; mais il se guérit par une méthode qui leur est propre: dans ces cas-là, ils ont une très-grande bouteille pleine d'eau, et à mesure que leur estomac se vide et se débarrasse, ils boivent de l'eau tant qu'ils peuvent en avaler, comme s'ils vouloient rincer une bouteille, puis ils la rendent et en avalent d'autre. Il employa ainsi à se laver tout le temps de la route jusqu'à midi, et il fut gueri entièrement.
De Larande nous allâmes à Qulongue, appelée par les Grecs Quhonguopoly. [Footnote: Plus bas le copiste a écrit Quohongue et Quhongue. J'écrirai désormais Couhongue.] Il y a d'un lien à l'autre deux journées. Le pays est beau et bien garni de villages; mais il manque d'eau, et n'a, ni d'autres arbres que ceux qu'on a plantés près des habitations pour avoir du fruit, ni d'autre rivière que celle qui coule près de la ville.
Cette ville, grande, marchande, défendue par des fossés en glacis et par de bonnes murailles garnies de tours, est la meilleure qu'ait le karman. Il lui reste un petit château. Jadis elle en avoit un très-fort, qui étoit construit au centre. On l'a jeté bas pour y bâtir le palais du roî. [Footnote: L'auteur, d'après ses préjugés Européens, emploie ici le mot roi pour désigner le prince, le souverain du pays.]
Je restai là quatre jours, afin de donner le temps à l'ambassadeur de Cypre, et à la caravane d'arriver. Il arriva, ainsi qu'elle. Alors j'allai demander à l'ambassadeur que, quand il iroit saluer le karman, il me permît de me joindre à sa suite, et il me promit. Cependant il avoit parmi ses esclaves quatre Grecs de Cypre renégats, dont l'un étoit son huissier d'armes, et qui tous quatre firent auprès de lui des efforts pour l'en détourner; mais il leur répondit qu'il n'y voyoit point d'inconvénient: d'ailleurs j'en avois témoigné tant d'envie qu'il se fit un plaisir de m'obliger.
On vint le prévenir de l'heure à laquelle il pourroit faire sa révérence au roi, lui exposer le sujet de son ambassade, et offrir ses présens; car c'est une coutume au-delà des mers qu'on ne paroit jamais devant un prince sans en apporter quelques-uns. Les siens étoient six pièces de camelot de Cypre, je ne sais combien d'aunes d'écarlate, une quarantaine de pains de sucre, un faucon pélerin et deux arbalètes, avec une douzaine de vires. [Footnote: Vives, grosses flèches qu se lançoient avec l'arbalète.]