Il y a dans Burse deux bazars; l'un où l'on vend des étoffes de soie de toute espèce, de riches et belles pierreries, grande quantité de perles, et à bon marché, des toiles de coton, ainsi qu'une infinité d'autres marchandises dont l'énumération sèroit trop longue; l'autre où l'on achète du coton et du savon blanc, qui fait là un gros objet de commerce.

Je vis aussi dans une halle un spectacle lamentable: c'étoient des chrétiens, hommes et femmes, que l'on vendoit. L'usagé est de les faire asseoir sur les bancs. Celui qui veut les acheter ne voit d'eux que le visage et les mains, et un peu le bras des femmes. A Damas j'avois vu vendre une fille noire, de quinze à seize ans; on la menoit au long des rues toute nue, "fors que le ventre et le derrière, et ung pou au-desoubs."

C'est à Burse que, pour la première fois, je mangeai du caviare [Footnote: Caviaire, caviar, cavial, caviat, sorte de ragoût ou de mets compose d'oeufs d'esturgeons qu'on a saupoudrés de sel et séchés au soleil. Les Grecs en font une grande consommation dans leurs différens carêmes.] à l'huile d'olive. Cette nouriture n'est guère bonne que pour des Grecs, ou quand on n'a rien de mieux.

Quelques jours après qu'Hoyarbarach fut arrivé j'allai prendre congé de lui et le remercier des moyens qu'il m'avoit procurés, de faire mon voyage. Je le trouvai au bazar, assis sur un haut siége de pierre avec plusieurs des plus notables de la ville. Les marchands s'étoient joints à moi dans cette visite.

Quelques-uns d'entre eux, Florentins de nation, s'intéressoient à un Espagnol qui, après avoir été esclave du Soudan, avoit trouvé le moyen de s'échapper d'Egypte et d'arriver jusqu'à Burse. Ils me prièrent de l'emmener, avec moi. Je le conduisis à mes frais jusqu'à Constantinople, où je le laissai; mais je suis persuadé que c'étoit un renégat. Je n'en ai point eu de nouvelles depuis.

Trois Génois avoient acheté des épices aux gens de la caravane, et ils se proposoient d'aller les vendre à Père (Péra), près de Constantinople, par-delà le détroit que nous appelons le Bras-de-Saint-George. Moi qui voulais profiter par leur compagnie, j'attendis leur départ, et c'est la raison qui me fit rester dans Burse; car, à moins d'être connu, l'on n'obtient point de passer le détroit. Dans cette vue ils me procurèrent une lettre du gouverneur. Je l'emportai avec moi; mais elle ne me servit point, parce que je trouvai moyen de passer avec eux. Nous partîmes ensemble. Cependant ils m'avoient fait acheter pour ma sûreté un chapeau rouge fort élevé, avec une huvette [Footnote: Huvette, sorte d'ornement qu'on mettoit au chapeau.] en fil d'àrchal, que je portai jusqu'à Constantinople.

Au sortir de Burse nous traversâmes vers le nord une plaine qu'arrose une rivière profonde qui va se jetter, quatre lieues environ plus bas, dans le golfe, entre Constantinople et Galipoly. Nous eûmes une journée de montagnes, que des bois et un terrain argileux rendirent très-pénible. Là est un petit arbre qui porte un fruit un peu plus gros que nos plus fortes cerises, et qui a la forme et le goût de nos fraises, quoiqu'un peu aigrelet. Il est fort agréable à manger; mais si on en mange une certaine quantité, il porte à la tête et enivre. On le trouve en Novembre et Décembre. [Footnote: La description de l'auteur annonce qu'il s'agit ici de l'arbousier.]

Du haut de la montagne on voit le golfe de Galipoly. Quand on l'a descendu on entre dans une vallée terminée par un très-grand lac, autour duquel sont construites beaucoup de maisons. C'est là que j'ai vu pour la première fois faire des tapis de Turquie. Je passai la nuit dans la vallée. Elle produit beaucoup de riz.

Au-delà on trouve, tantôt un pays de montagnes et de vallées, tantôt un pays d'herbages, puis une haute forêt qu'il seroit impossible de traverser sans guide, et où les chevaux enfoncent si fort qu'ils ont grande peine à s'en tirer. Pour moi je crois que c'est celle dont il est parlé dans l'histoire de Godefroi de Bouillon, et qu'il eut tant de difficulté à traverser.

Je passai la nuit par-delà, dans un village qui est à quatre lieues en-deçà de Nichomède (Nichomédie). Nichomédie est une grande ville avec havre. Ce havre, appelé le Lenguo, part du golfe de Constantinople et s'étend jusqu'à la ville, où il a de largeur un trait d'arc. Tout ce pays est d'un passage très-difficultueux.