Par-delà Nicomédie, en tirant vers Constantinople, il devient très-beau et assez bon. Là on trouve plus de Grecs que de Turcs; mais ces Grecs ont pour les chrétiens (pour les Latins) plus d'aversion encore que les Turcs eux-mêmes.

Je côtoyai le golfe de Constantinople, et laissant le chemin de Nique (Nicée), ville située au nord, près de la mer Noire, je vins loger successivement dans un village en ruine, et qui n'a pour habitans que des Grecs; puis dans un autre près de Scutari; enfin à Scutari même, sur le détroit, vis-à-vis de Péra.

Là sont des Turcs auxquels il faut payer un droit, et qui gardent le passage. Il y a des roches qui le rendroient très-aisé à défendre si on vouloit le fortifier. Hommes et chevaux peuvent s'y embarquer et débarquer aisément. Nous passâmes, mes compagnons et moi, sur deux vaisseaux Grecs.

Ceux à qui appartenoit celui que je montois me prirent pour Turc, et me rendirent de grands honneurs. Mais quand ils m'eurent descendu à terre, et qu'ils me virent, en entrant dans Péra, laisser à la porté mon cheval en garde, et demander un marchand Génois nommé Christophe Parvesin, pour qui j'avois des lettres, ils se doutèrent que j'étois chrétien. Deux d'entre eux alors m'attendirent à la porte, et quand je vins y reprendre mon cheval ils me demandèrent plus que ce que j'étois convenu de leur donner pour mon passage, et voulurent me rançonner. Je crois même qu'ils m'auroient battu s'ils l'avoient osé; mais j'avois mon épée et mon bon tarquais: d'ailleurs un cordonnier Génois qui demeuroit près de là vint à mon aide, et ils furent obligés de se retirer.

J'écris ceci pour servir d'avertissement aux voyageurs qui, comme moi, auroient affaire à des Grecs. Tous ceux avec qui j'ai eu à traiter ne m'ont laissé que de la défiance. J'ai trouvé plus de loyauté en Turquie. Ce peuple n'aime point les chrétiens qui obéissent à l'église de Rome; la soumission qu'il a faite depuis à cette église étoit plus intéressée que sincère. [Footnote: En 1438, Jean Paléologue II vint en Italie pour réunir l'église Grecque avec la Latine, et la réunion eut lieu l'année suivante au concile de Florence. Mais cette démarche n'étoit de la part de l'empereur, ainsi que le remarque la Brocquière, qu'une opération politique dictée par l'intérêt, et qui n'eut aucune suite. Ses états se trouvoient dans une situation si déplorable, et il étoit tellement pressé par les Turcs, qu'il cherchoit à se procurer le secours des Latins; et c'est dans cet espoir qu'il étoit venu leurrer le pape. Cette époque de 1438 est remarquable pour notre voyage. Elle prouve que la Brocquière, puisqu'il la cite, le publia postérieurement à cette année-là.] Aussi m'a-t-on dit que, peu avant mon passage, le pape, dans un concile général, les avoit déclarés schismatiques et maudits, en les dévouant à être esclaves de ceux qui étoîent esclaves. [Footnote: Fait faux. Le concile général qui eut lieu peu avant le passage de l'auteur par Constantinople est celui de Bále en 1431. Or, loin d'y maudire et anathématiser les Grecs, on s'y occupa de leur réunion. Cette prétendue malédiction étoit sans doute un bruit que faisoient courir dans Constantinople ceux qui ne vouloient pas de rapprochement, et le voyageur le fait entendre par cette expression, l'on m'a dit.]

Péra est une grande ville habitée par des Grecs, par des Juifs et par des Génois. Ceux-ci en sont les maîtres sous le duc de Milan, qui s'en dit le seigneur; ils y ont un podestat et d'autres officiers qui la gouvernent à leur manière. On y fait un grand commerce avec les Turcs; mais les Turcs y jouissent d'un droit de franchise singulier: c'est que si un de leurs esclaves s'échappe et vient y chercher un asile, on est obligé de le leur rendre. Le port est le plus beau de tous ceux que j'ai vus, et même de tous ceux, je crois, que possèdent les chrétiens, puisque les plus grosses caraques Génoises peuvent venir y mettre échelle à terre. Mais comme tout le monde sait cela, je m'abstiens d'en parler. Cependant il m'a semblé que du côté de la terre, vers l'église qui est dans le voisinage de la porte, à l'extrémité du havre, il y a un endroit foible.

Je trouvai à Péra un ambassadeur du duc de Milan, qu'on appeloit messire Benedicto de Fourlino. Le duc, qui avoit besoin de l'appui de l'empereur Sigismond contre les Vénitiens, et qui voyoit Sigismond embarrassé à défendre des Turcs son royaume de Hongrie, envoyoit vers Amurat une ambassade pour négocier un accommodement entre les deux princes.

Messire Benedicto me fit, en l'honneur de monseigneur de Bourgogne, beaucoup d'accueil; il me conta même que, pour porter dommage aux Vénitiens, il avoit contribué à leur faire perdre Salonique, prise sur eux par les Turcs; et certes en cela il fit d'autant plus mal que depuis j'ai vu des habitans de cette ville renier Jésus-Christ pour embrasser la loi de Mahomet.

Il y avoit aussi à Péra un Napolitain nommé Piètre de Naples avec qui je me liai. Celui-ci se disoit marié dans la terre du prêtre Jean, et il fit des efforts pour m'y emmener avec lui. Au reste, comme je le questionnai beaucoup sur ce pays, il m'en conta bien des choses que je vais écrire. J'ignore s'il me dit vérité ou non, mais je ne garantis rien.

Nota. La manière dont notre voyageur annonce ici la relation du Napolitain, annonce combien peu il y croyoit; et en cela le bon sens qu'il a montré jusqu'à présent ne se dément pas. Ce récit n'est en effet qu'un amas de fables absurdes et de merveilles révoltantes qui ne méritent pas d'être citées, quoiqu'on les trouve également dans certains auteurs du temps. Laissons l'auteur reprendre son discours.