Deux jours après mon arrivée à Péra je traversai le havre pour aller à
Constantinople et visiter cette ville.

C'est une grande et spacieuse cité, qui a la forme d'un triangle. L'un des côtés regarde le détroit que nous appelons le Bras-de-Saint-George; l'autre a au midi un gouffre (golfe) assez large, qui se prolonge jusqu'à Galipoly. Au nord est le port.

Il existe sur la terre, dit-on, trois grandes villes dont chacune renferme sept montagnes; c'est Rome, Constantinople et Antioche. Selon moi, Rome est plus grande et plus arrondie que Constantinople. Pour Antioche, comme je ne l'ai vue qu'en passant, je ne puis rien dire sur sa grandeur; cependant ses montagnes m'ont paru plus hautes que celles des deux autres.

On donne à Constantinople, dans son triangle, dix-huit milles de tour, dont un tiers est situé du côté de terre, vers le couchant. Elle a une bonne enceinte de murailles, et surtout dans la partie qui regarde la terre. Cette portion, qu'on dit avoir six milles d'une pointe à l'autre, a en outre un fossé profond qui est en glacis, excepté dans un espace de deux cents pas, à l'une de ses extrémités, près du palais appelé la Blaquerne; on assure même que les Turcs ont failli prendre la ville par cet endroit foible Quinze ou vingt pieds en avant du fosse est une fausse braie d'un bon et haut mur.

Aux deux extrémités de ce côté il y avoit autrefois deux beaux palais qui, si l'on en juge par les ruines et les restes qui en subsistent encore, étoient très-forts. On m'a conté qu'ils ont été abattus par un empereur dans une circonstance où, prisonnier du Turc, il courut risque de la vie. Celui-ci exigeoit qu'il lui livrât Constantinople, et, en cas de refus, il menaçoit de le faire mourir. L'autre répondit qu'il préféroit la mort à la honte d'affliger la chrétienté par un si grand malheur, et qu'après tout sa perte ne seroit rien en comparaison de celle de la ville. Quand le Turc vit qu'il n'avanceroit rien par cette voie, il lui proposa la liberté, à condition que la place qui est devant Sainte-Sophie seroit abattue, ainsi que les deux palais. Son projet étoit d'affoiblir ainsi la ville, afin d'avoir moins de peine à la prendre. L'empereur consentit à la proposition, et la preuve en existe encore aujourd'hui.

Constantinople est formée de diverses parties séparées: de sorte qu'il y a plus de vide que de plein. Les plus grosses caraques peuvent venir mouiller sous ses murs, comme à Péra; elle a en outre dans son intérieur un petit havre qui peut contenir trois ou quatre galères. Il est au midi, près d'une porte où l'on voit une butte composée d'os de chrétiens qui, après la conquête de Jérusalem et d'Acre, par Godefroi de Bouillion, revenoient par le détroit. A mesure que les Grecs les passoient, ils les conduisoient dans cette place, qui est éloignée et cachée, et les y égorgeoient. Tous quoiqu'en très-grand nombre, auroient péri ainsi, sans un page qui, ayant trouvé moyen de repasser en Asie, les avertit du danger qui les menaçoit: ils se répandirent le long de la mer Noire, et c'est d'eux, à ce qu'on prétend, que descendent ces peuples gros chrétiens (d'un christianisme grossier) qui habitent là: Circassiens, Migrelins, (Mingreliens), Ziques, Gothlans et Anangats. Au reste, comme ce fait est ancien, je n'en sais rien que par ouï-dire.

Quoique la ville ait beaucoup de belles églises, la plus remarquable, ainsi que la principale, est celle de Sainte-Sophie, où le patriarche se tient, et autres gens comme chanonnes (chanoines). Elle est de forme ronde, située près de la pointe orientale, et formée de trois parties diverses; l'une souterraine, l'autre hors de terre, la troisième supérieure à celle-ci. Jadis elle étoit entourée de cloîtres, et avoit, dit-on, trois milles de circuit; aujourd'hui elle est moins étendue, et n'a plus que trois cloîtres, qui tous trois sont pavés et revêtus en larges carreaux de marbre blanc, et ornés de grosses colonnes de diverses couleurs. [Footnote: Deux de ces galeries ou portiques, que l'auteur appelle cloîtres, subsistent encore aujourd'hui, ainsi que les colonnes. Celles-ci sont de matières différentes, porphyre, marbre, granit, etc.; et voilà pourquoi le voyageur, qui n'étoit pas naturaliste, les représente comme étant de couleurs diverses.] Les portes, remarquables par leur largeur et leur hauteur, sont d'airain.

Cette église possède, dit on, l'une des robes de Notre-Seigneur, le fer de la lance qui le perça, l'éponge dont il fut abreuvé, et le roseau qu'on lui mit en main. Moi je dirai que derrière le choeur on m'a montré les grandes bandes du gril où fut rôti Saint-Laurent, et une large pierre en forme de lavoir, sur laquelle Abraham fit manger, dit-on, les trois anges qui alloient détruire Sodome et Gomorre.

J'étois curieux de savoir comment les Grecs célébroient le service divin, et en conséquence je me rendis à Sainte-Sophie un jour où le patriarche officoit. L'empereur y assistoit avec sa femme, sa mère et son frère, despote de Morée. [Footnote: Cet empereur étoit Jean Paléologue II; son frère, Démétrius, despote ou prince du Péloponnèse; sa mère, Irène, fille de Constantin Dragasès, souverain d'une petite contrée de la Macédoine; sa femme, Marié Comnène, fille d'Alexis, empereur de Trébisonde.] On y représenta un mystère, dont le sujet étoit les trois enfans que Nabuchodonosor fit jeter dans la fournaise. [Footnote: Ces farces dévotes étoient d'usage alors dans l'église Grecque, ainsi que dans la Latine. En France on les appeloit mystères, et c'est le nom que le voyageur donne à celle qu'il vit dans Sainte-Sophie.]

L'impératrice, fille de l'empereur de Traséonde (Trébisonde), me parut une fort belle personne. Cependant, comme je ne pouvois la voir que de loin, je voulus la considérer de plus près: d'ailleurs j'étois curieux de savoir comment elle montoit à cheval; car elle étoit venue ainsi à l'église, accompagnée seulement de deux dames, de trois vieillards, ministres d'état, et de trois de ces hommes à qui les Turcs confient la garde de leurs femmes (trois eunuques). Au sortir de Sainte-Sophie elle entra dans un hôtel voisin pour y dîner; ce qui m'obligea d'attendre là qu'elle sortît, et par conséquent de passer toute la journée sans boire ni manger.