Je m'étois proposé de partir avec ce messire Bénédict de Fourlino, qui, comme je l'ai dit, étoit envoyé en ambassade vers le Turc par le duc de Milan. Il avoit avec lui un gentilhomme du duc, nommé Jean Visconti, sept autres personnes, et dix chevaux de suite, parce que, quand on voyage en Grèce, il faut porter sans exception tout ce dont on peut avoir besoin.
Je sortis de Constantinople le 23 Janvier 1433, et traversai d'abord Rigory, passage jadis assez fort, et formé par une vallée dans laquelle s'avance un bras de mer qui peut bien avoir vingt milles de longueur. Il y avoit une tour que les Turcs ont abattue. Il y reste un pont, une chaussée et un village de Grecs. Pour arriver à Constantinople par terre on n'a que ce passage, et un autre un peu plus bas que celui-ci, plus fort encore, et sur une rivière qui vient là se jeter dans la mer.
De Rigory j'allai à Thiras, habité pareillement par des Grecs, jadis bonne ville, et passage aussi fort que le précédent, parce qu'il est formé de même par la mer. A chaque bout du pont étoit une grosse tour. La tour et la ville, tout a été détruit par les Turcs.
De Thiras je me rendis à Salubrie. Cette ville, située à deux journées de Constantinople, a un petit port sur le golfe, qui s'étend depuis ce dernier lieu jusqu'à Galipoly. Les Turcs n'ont pu la prendre, quoique du côté de la mer elle ne soit pas forte. Elle appartient à l'empereur, ainsi que le pays jusque-là; mais ce pays, tout ruiné, n'a que des villages pauvres.
De là je vins à Chourleu, jadis considérable, détruit par les Turcs et peuplé de Turcs et de Grecs;
De Chourleu a Mistério, petite place fermée: il n'y a que des Grecs, avec un seul Turc à qui son prince l'a donnée;
De Mistério à Pirgasy, où il ne demeure que des Turcs, et dont les murs sont abattus;
De Pirgasy à Zambry, également détruite;
De Zambry à Andrenopoly (Andrinople), grande ville marchande, bien peuplée, et située sur une très-grosse rivière qu'on nomme la Marisce, à six journées de Constantinople. C'est la plus forte de toutes celles que le Turc possède dans la Grèce, et c'est celle qu'il habite le plus volontiers. Le seigneur ou lieutenant de Grèce (le gouverneur) y fait aussi son séjour, et l'on y trouve plusieurs marchands Vénitiens, Catalans, Génois et Florentins. Depuis Constantînople jusque là, le pays est bon, bien arrosé, mais mal peuplé; il a des vallées fertiles, et produit de tout, excepté du bois.
Le Turc étoit à Lessère, grosse ville en Pyrrhe, près du lieu de Thessalie où se livra la bataille entre César et Pompée, et messire Benedicto prit cette route pour se rendre auprès de lui. Nous passâmes la Marisce en bateaux, et rencontrâmes, a peu de distance, cinquante de ses femmes, accompagnées d'environ seize eunuques, qui nous apprirent qu'ils les conduisoient à Andrinople, où lui-même se proposoit de venir bientôt.