Dymodique, où je revins, me parut plus belle et plus grande encore qu'à mon premier passage; et s'il est vrai que le Turc y a déposé son trésor, assurément il a raison.

Nous fûmes obligés de l'attendre onze jours dans Adrinople. Enfin il arriva le premier de carême. Le grand calife (le muphti), qui est chez eux ce qu'est le pape chez nous, alla au-devant de lui avec tous les notables de la ville: ce qui formoit une troupe très-nombreuse. Il en étoit déja assez près lorsqu'ils le rencontrèrent, et néanmoins il s'arrêta pour boire et manger, envoya en avant une partie de ces gens, et n'y entra qu'à la nuit.

J'ai eu occasion de me lier, pendant mon séjour à Andrinople, avec plusieurs personnes qui avoient vécu à sa cour, et qui, à portée de le bien connoître, m'ont donné sur lui quelques détails; et d'abord, moi qui l'ai vu plusieurs fois, je dirai que c'est un petit homme, gros et trapu, à physionomie Tartare, visage large et brun, joues élevées, barbe ronde, nez grand et courbé, petits yeux; mais il est, m'a-t-on dit, doux, bon, libéral, distribuant volontiers seigneuries et argent.

Ses revenus sont de deux millions et demi de ducats, y compris vingt-cinq mille qu'il perçoit en tributs. [Footnote: Il y a ici erreur de copiste sur ces vingt-cinq mille ducats de tributs; la somme est trop foible. On verra plus bas que le despote de Servie en payoit annuellement cinquante mille à lui seul.] D'ailleurs, quand il leve une armée, non seulement elle ne lui coûte rien; mais il y gagne encore, parce que les troupes qu'on lui amène de Turquie en Grèce [Footnote: J'ai déja remarqué que l'auteur appelle Turquie les états que possédoient en Asie les Turcs, et qu'il désigne sous le nom de Grèce ceux qu'ils avoient en-deçà du détroit, et que nous nommons aujourd'hui Turquie d'Europe.] paient à Gallipoly le comarch, qui est de trois aspres par homme et de cinq par cheval. Il en est de même au passage de la Dunoë (du Danube). D'ailleurs, quand ses soldats vont en course et qu'ils font des esclaves, il a le droit d'en prendre un sur cinq, à son choix.

Cependant il passe pour ne point aimer la guerre, et cette inculpation me paroît assez fondée. En effet il a jusqu'à présent éprouvé de la part de la chrétienté si peu de resistance que s'il vouloit employer contre elle la puissance et les revenus dont il jouit, ce lui seroit chose facile d'en conquérir une très grande partie. [Footnote: Le Sultan dont la Brocquière fait ici mention, et qu'il a désigné ci-devant sous le non d'Amourat-Bay, est Amurat II, l'un des princes Ottomans les plus célèbres. L'histoire cite de lui plusieurs conquêtes qui à la vérité sont la plupart postérieures au temps dont parle ici la relation. S'il n'en a point fait davantage, c'est qu'il eut en tête Huniade et Scanderberg. D'ailleurs sa gloire fut éclipsée par celle de son fils, le fameux Mahomet II, la terreur des chrétiens, surnommé le grand par sa nation, et qui, vingt ans après, en 1453, prit Constantinople, et détruisit le peau qui subsistoit encore de l'empire Grec.]

Un de ses goûts favoris est la chasse aux chiens et aux oiseaux. Il a, dit-on, plus de mille chiens et plus de deux mille oiseaux dressés, et de diverses espèces; j'en ai vu moi-même une très-grande partie.

Il aime beaucoup à boire, et aime ceux qui boivent bien. Pour lui, il va sans peine jusqu'à dix ou douze grondils de vin: ce qui fait six ou sept quartes. [Footnote: La quarte s'appeloit ainsi, parce qu'elle étoit le quart du chenet, qui contenoit quatre pots et une pinte. Le pot étoit de deux pintes, et par conséquent la quarte faisoit deux bouteilles, plus un demi-setier; et douze grondils, vingt-trois bouteilles.] C'est quand il a bien bu qu'il devient libéral et qu'il distribue ses grands dons: aussi ses gens sont-ils très-aises de le voir demander du vin. L'année dernière il y eut un Maure qui s'avisa de venir le prêcher sur cet objet, et qui lui représenta que cette liqueur étant défendue par le prophète, ceux qui en buvoient n'étoient pas de bons Sarrasins: pour toute réponse il le fit mettre en prison, puis chasser de ses états, avec défense d'y jamais remettre les pieds.

Au goût pour les femmes il joint celui des jeunes garçons. Il a trois cents des premières et une trentaine des autres; mais il se plaît devantage avec ceux-ci. Quand ils sont grands il les récompense par de riches dons et des seigneuries: il y en a un auquel il a donné en mariage l'une de ses soeurs, avec vingt-cinq mille ducats de revenu.

Certains personnes font monter son trésor à un demi-million de ducats, d'autres à un million. Il en a en outre un second, qui consiste en esclaves, en vaisselle, et principalement en joyaux pour ses femmes. Ce dernier article est estimé seul un million d'or. Moi, je suis convaincu que s'il tenoit sa main fermée pendant un an, et qu'il s'abstint de donner ainsi à l'aveugle, il épargneroit un million de ducats sans faire tort à personne.

De temps en temps il fait de grands exemples de justice bien remarquables; ce qui lui procure d'être parfaitement obéi tant dans son intérieur qu'au-dehors. D'ailleurs il sait maintenir son pays dans un excellent état de défense, et il n'emploie vis-à-vis de ses sujets Turcs ni taille ni aucun genre d'extorsion. [Footnote: Ceci est une satire indirecte des gouvernemens d'Europe, où chaque jour les rois, et même les seigneurs particuliers, vexoient ce qu'ils appéloient leurs hommes ou leurs sujets par des tailles arbitraires et des milliers d'impôts dont les noms étoient aussi bizarres que l'assiette et la perception en étoient abusives.]