Il campa sous un pavillon qu'on avoit apporté; car nulle part on ne trouve à loger, nulle part on ne trouve de vivres que dans les grandes villes, et, en voyage, chacun est obligé de porter tout ce qui lui est nécessaire. Pour lui, il avoit un grand train de chameaux et d'autres bêtes de somme.
L'après-dinée il sortit pour aller prendre un bain, et je le vis à mon aise. Il étoit à cheval, avec son même chapeau et sa robe cramoisie, accompagné de six personnes à pied; je l'entendis même parler à ses gens, et il me parut avoir la parole lourde. C'est un prince de vingt-huit à trente ans, qui déja devient très-gras.
L'ambassadeur lui fit demander par un des siens s'il pourroit avoir de lui une audience et lui offrir les présens qu'il apportoit. Il fit réponse qu'allant à ses plaisirs il ne vouloit point entedre parler d'affaires; que d'ailleurs ses bayschas (bachas) étoient absens, et que l'ambassadeur n'avoit qu'à les attendre ou aller l'attendre lui-même dans Andrinople.
Messire Bénédict prit ce dernier parti. En conséquence nous retournâmes à Caumissin, et de là, après avoir repassé la montagne dont j'ai parlé, nous vînmes gagner un passage formé par deux hautes roches entre lesquelles coule une rivière. Pour le garder on avoit construit sur l'une des roches un fort château nommé Coulony, qui maintenant est détruit presque en entier. La montagne est en partie couverte de bois, et habité par des hommes méchans et assassins.
J'arrivai ainsi à Trajanopoly, ville bâtie par un empereur nommé Trajan, lequel fit beaucoup de choses dignes de mémoire. Il étoit fits de celui qui fonda Andrénopoly. Les Sarrasins disent qu'il avoit une oreille de mouton. [Footnote: Trajanopoly ne fut point nommée ainsi pour avoir été construite, par Trajan, mais parce qu'il y mourut. Elle existoit avant lui, et se nommoit Sélinunte.
Adrien ne fut pas le père de Trajan, mais au contraire son fils adoptif, et c'est par-là qu'il devint son successeur.
Andrinople n'a pas plus été fondée par Adrien que Trajanopoly par Trajan. Un tremblement de terre l'avoit ruinée; il la fit rebâtir et lui donna son nom. On doit excuser ces erreurs dans un auteur du quinzième siècle. Quant à l'oreille de mouton, il en parle comme d'une fable de Sarrasins.]
Sa ville, qui étoit très-grande, est dans le voisinage de la mer et de la Marisce. On n'y voit plus que des ruines, avec quelques habitans. Elle a une montagne au levant et la mer au midi. L'un des ses bains porte le nom d'eau sainte.
Plus loin est Vyra, ancien château qu'on a demoli en plusieurs endroits. Un Grec m'a dit que l'église avoit trois cents chanoines. Le choeur en subsiste encore, et les Turcs en ont fait une mosquée. Ils ont aussi construit autour du château une grande ville, peuplée maintenant par eux et par des Grecs. Elle est sur une montagne près de la Marisce.
Au sortir de Vyra nous recontrâmes le seigneur (gouverneur) de la Grèce, qui, mandé par le Turc, se rendoit apprès de lui avec une troupe de cent vingt chevaux. C'est un bel homme, natif de Bulgarie, et qui a été esclave de son maître; mais comme il a le talent de bien boire, le dit maître lui a donné le gouvernement de Grèce, avec cinquante mille ducats de revenu.