Ce que nous appelons la cour du roi, les Turcs l'appellent porte du seigneur. Toutes les fois que le seigneur reçoit un message ou ambassade, ce qui lui arrive presque tous les jours, il fait porte. Faire porte est pour lui ce qu'est pour nos rois de France tenir état royal et cour ouverte, quoique cependant il y ait entre les deux cérémonies beaucoup de différence, comme je le dirai tout-à-l'heure.

Quand l'ambassadeur fut entré on le fit asseoir près de la porte avec beaucoup d'autres personnes qui attendoient que le maître sortit de sa chambre pour faire porte. D'abord les trois bachas entrèrent avec le gouverneur de Grèce et autres qu'ils appellent seigneurs. Sa chambre donnoit sur une très-grande cour. Le gouverneur alla l'y attendre. Il parut.

Son vêtement étoit, selon l'usage, une robe de satin cramoisi, par-dessus laquelle il en avoit, comme manteau, une autre de satin vert à figures, fourrée de martre zibeline. Ses jeunes garçons l'accompagnoient; mais ils ne le suivirent que jusqu'à l'entrée de la pièce, et rentrèrent. Il ne resta près de lui qu'un petit nain et deux jeunes gens qui faisoient les fous. [Footnote: L'usage l'avoir des nains et des fous étoit très ancien dans les cours d'Orient. Il avoît passé avec les croisades dans celles des princes chretiens d'Europe, et dura en France, pour les fous, jusqu'à Louis XIV.]

Il traversa l'angle de la cour, et vint dans une galerie où l'on avoit préparé un siège pour lui. C'étoît une sorte de couche couverte en velours (un sopha), où il avoit quatre ou cinq degrés à monter. Il alla s'y asseoir à la manière Turque, comme nos tailleurs quand ils travaillent, et aussitôt les trois bachas vinrent prendre place à peu de distance de lui. Les autres officiers qui dans ces jours-là font partie de son cortège entrèrent également dans la galerie, et ils allèrent se ranger le long des murs, aussi loin de lui qu'ils le purent. En dehors, mais en face, étoient assis vingt gentilshommes Valaques, détenus à sa suite comme otages du pays. Dans l'intérieur de la salle on avoit placé une centaine de grands plats d'étain, qui chacun contenoient une pièce de mouton et du riz.

Quand tout le monde fut placé on fit entrer un seigneur du royaume de Bossène (Bosnie), lequel prétendoit que la couronne de ce pays lui apparteroit: en conséquence il étoit venu en faire hommage au Turc et lui demander du secours contre le roi. On le mena prendre place auprès des bachas; on introduisit ses gens, et l'on fit venir l'ambassadeur du duc de Milan.

Il partit suivi de ses présens, qu'on alla placer près des plats d'étain. Là, des gens préposés pour les recevoir, les purent et les levèrent au-dessus de leurs têtes aussi haut qu'ils le purent, afin que le seigneur et sa cour pussent les voir. Pendant ce temps, messire Bénédict avançoit lentement vers la galerie. Un homme de distinction vint au-devant de lui pour l'y introduire. En entrant il fit une révérence sans ôter l'aumusse qu'il avoit sur la tête; arrivé près des degrés, il en fit une autre très-profonde.

Alors le seigneur se leva: il descendit deux marches pour s'approcher de l'ambassadeur et le prit par la main. Celui-ci voulut lui baiser la sienne; mais il s'y refusa, et demanda par la voie d'un interprète Juif qui savoit le Turc et l'Italien, comment se portoit son bon frère et voisin le duc de Milan. L'ambassadeur répondit à cette question; après quoi on le mena prendre place près du Bosnien, mais à reculons, selon l'usage, et toujours le visage tourné vers le prince.

Le seigneur attendit, pour se rasseoir, qu'il fût assis. Alors les diverses personnes de service qui étoient dans la salle se mirent par terre, et l'introducteur qui l'avoit fait entrer alla nous chercher, nous autres qui formions sa suite, et il nous plaça près des Bosniens.

Pendant ce temps on attachoit au seigneur une serviette en soie; on plaçoit devant lui une pièce de cuir rouge, ronde et mince, parce que leur coutume est de ne manger que sur des nappes de cuir; puis on lui apporta de la viande cuite, sur deux plats dorés. Lorsqu'il fut servi, les gens de service allèrent prendre les plats d'étain dont j'ai parlé, et ils les distribuèrent par la salle aux personnes qui s'y trouvoient: un plat pour quatre. Il y avoit dans chacun un morceau de mouton et du riz clair, mais point de pain et rien à boire. Cependant j'aperçus dans un coin de la cour un haut buffet à gradins qui portoit un peu de vaisselle, et au pied duquel étoit un grand vase d'argent en forme de calice. Je vis plusieurs gens y boire; mais j'ignore si c'étoit de l'eau ou du vin.

Quant à la viande des plats, quelques-uns y goûtèrent; d'autres, non: mais, avant qu'ils fussent tous servis, il fallut desservir, parce que le maitre n'avoit point voulu manger. Jamais il ne prend rien en public, et il y a très-peu de personnes qui puissent se vanter de l'avoir entendu parler, ou vu manger ou boire.