Il sortit, et alors se firent entendre des ménestrels (musiciens) qui étoient dans la cour, près du buffet. Ils touchèrent des instrumens et chantèrent des chansons de gestes, dans lesquelles ils célébroient les grandes actions des guerriers Turcs. A mesure que ceux de la galerie entendoient quelque chose qui leur plaisoit, ils poussoient à leur manière des cris épouvantables. J'ignorois quels étoient les instrumens dont on jouoit: j'allai dans la cour, et je vis qu'ils étoient à cordes et fort grands, Les ménestrels vinrent dans la salle, où ils mangèrent ce qui s'y trouvoit. Enfin on desservit: chacun se leva, et l'ambassadeur se retira sans avoir dit un mot de son ambassade: ce qui, pour la première audience, est de coutume.

Une autre coutume encore est que quand un ambassadeur a été présenté au seigneur, celui-ci, jusqu'à ce qu'il ait fait sa réponse, lui envoie de quoi fournir à sa dépense; et cette somme est de deux cents aspers. Le lendemain donc un des gens du trésorier, celui-là même qui étoit venu prendre messire Bénédict pour le conduire à la cour, vint lui apporter la somme: mais peu après les esclaves qui gardent là porte vinrent chercher ce qu'en pareil cas il est d'usage de leur donner, et au reste ils se contentent de peu.

Le troisième jour, les bachas lui firent savoir qu'ils étoient prêts à apprendre de lui le sujet qui l'amenoit. Il se rendit aussitôt à la cour, et je l'y accompagnai. Déja le maître avoit tenu son audience; il venoit de se retirer, et les bachas seuls étoient restés avec le béguelar ou seigneur de Grèce. Quand nous eûmes passé la porte nous les trouvâmes tous quatre assis en dehors de la galerie, sur un pièce de bois qui se trouvoit là. Ils envoyèrent dire à l'ambassadeur d'approcher. On mit par terre, devant eux, un tapis, et ils l'y firent asseoir comme un criminel qui est devant son juge. Cependant il y avoit dans le lieu une assez grande quantité de monde.

Il leur exposa le sujet de sa mission, qui consistoit, m'a-t-on dit, à prier leur maitre, de la part du duc de Milan, de vouloir bien abandonner à l'empereur Romain Sigismond la Hongrie, la Valaquie, toute la Bulgarie jusqu'à Sophie, le royaume de Bosnie, et la partie qu'il possédoit d'Albanie dépendante d'Esclavonie. Ils répondirent qu'ils ne pouvoient pour le moment en instruire leur seigneur, parce qu'il étoit occupé; mais que dans dix jours ils feroient connoitre sa réponse, s'il la leur avoit donnée. C'est encore là une chose d'usage, que dès le moment où un ambassadeur est annoncé tel, il ne peut plus parler au prince; et ce règlement a lieu depuis que le grand-père de celui-ci a péri de la main d'un ambassadeur de Servie. L'envoyé étoit venu solliciter auprès de lui quelque adoucissement en faveur de ses compatriotes, que le prince vouloit réduire en servitude. Désespéré de ne pouvoir rien obtenir, il le tua, et fut lui-même massacré à l'instant. [Footnote: Le grand-père d'Amurath II est Bajazet I'er, qui mourut prisonnier de Tamerlan, soit qu'il ait été traite avec égards par son vainqueur, comme le veulent certains écrivains, soit qu'il ait péri dans une cage de fer, comme le prétendent d'autres: ainsi l'historiette de l'ambassadeur de Servie ne peut le regarder. Mais on lit dans la vie d'Amurath I'er, père de Bajazet, et par conséquent bisaleul d'Amurath II, un fait qui a pu donner lieu à la fable de l'assassinat. Ce prince, en 1389, venoit de remporter sur le despote de Servie une victoire signalée dans laquelle il l'avoit fait prisonnier, et il parcouroit le champ de bataille quand, passant auprès d'un soldat Tréballien blessé à mort, celui-ci le reconnoit, ranime ses forces et le poignarde.

Selon d'autres auteurs, le despote, qui se nommoit Lazare ou Eléazar Bulcowitz, se voit attaqué par une puissante armée d'Amurath. Hors d'état de résister, il emploie la trahison: il gagne un des grands seigneurs de sa cour, qui feint de passer dans le parti du sultan, et l'assassine. (Ducange, Familiæ Bisant p. 334.)

Enfin, selon une autre relation, Amurath fut tué dans le combat; mais Lazare, fait prisonnier par les Turcs, est par eux coupé en morceaux sur le cadavre sanglant de leur maître.

Il paroit, d'après le récit de là Brocquière, que la version de l'assassinat du sultan par le Servien est la véritable. C'est au moins ce que paroissent prouver les précautions prises à la cour Ottomane contre les ambassadeurs étrangers. Aujourd'hui encore, quand ils paroissent devant le souverain, on les tient par la manche.]

Le dixième jour, nous allâmes à la cour chercher réponse. Le seigneur étoit, comme la première fois, sur son siége; mais il n'y avoit avec lui dans la galerie que ceux de ses gens qui lui servoient à manger. Je n'y vis ni buffet, ni ménestrels, ni le seigneur de Bosnie, ni les Valaques; mais seulement Magnoly, frère du duc de Chifalonie (Céphalonie), qui se conduit envers le prince comme un serviteur bien respectueux. Les bachas eux-même étoient en dehors, debout et fort loin, ainsi que la plupart des personnes que j'avois vues autrefois dans l'intérieur; encore leur nombre étoit-il beaucoup moindre.

On nous fit attendre en dehors. Pendant ce temps, le grand cadi, avec ses autres associés, rendoit justice à la porte extérieure de la cour, et j'y vis venir devant lui des chrétiens étrangers pour plaider leur cause. Mais quand le seigneur se leva, les juges levèrent aussi leur séance, et se retirèrent chez eux.

Pour lui, je le vis passer avec tout son cortége dans la grande cour; ce que je n'avois pu voir la première fois. Il portait une robe de drap d'or, verte et peu riche, et il me parut avoir la démarche vive.