Dès qu'il fut rentré dans sa chambre, les bachas, assis, comme la fois précédente, sur la pièce de bois, firent venir l'ambassadeur. Leur réponse fut que leur maitre le chargeoit de saluer pour lui son frère le duc de Milan; qu'il desireroit faire beaucoup en sa faveur, mais que sa demande en ce moment n'étoit point raisonnable; que, par égard pour lui, leur dit seigneur s'étoit souvent abstenu de faire dans le royaume de Hongrie de grandes conquêtes, qui d'ailleurs lui eussent peu coûté, et que ce sacrifice devoit suffire; que ce seroit pour lui chose fort dure de rendre ce qu'il avoit gagné par l'épée; que, dans les circonstances présentes, lui et ses soldats n'avoient, pour occuper leur courage, que les possessions de l'empereur, et qu'ils y renoncoient d'autant moins que jusqu'alors ils ne s'étoient jamais trouvés en présence sans l'avoir battu ou vu fuir, comme tout le monde le savoit.
En effet, l'ambassadeur étoit instruit de ces détails. A la dernière défaite qu'éprouva Sigismond devant Couloubath, il avoit été témoin de son désastre; il avoit même, la veille de la bataille, quitté son camp pour se rendre auprès du Turc. Dans nos entretiens il me conta sur tout cela beaucoup de particularités. Je vis également deux arbalétriers Génois qui s'étoient trouvés à ce combat, et qui me racontérent comment l'empereur et son armée repassèrent le Danube sur ces galères.
Après avoir reçu la réponse des bachas, l'ambassadeur revint chez lui; mais à peine y étoit-il arrivé qu'il reçut, de la part du seigneur, cinq mille aspres avec une robe de camocas cramoisi, doublée de boccassin jaune. Trente-six aspres valent un ducat de Venise; mais sur les cinq mille le trésorier qui les délivra en retint dix par cent pour droits de sa charge.
Je vis aussi pendant mon séjour à Andrinople un présent d'un autre genre, fait également par le seigneur à une mariée, le jour de ses noces. Cette mariée étoit la fille du béguelarbay, gouverneur de la Grèce, et c'étoit la fille d'un des bachas qui, accompagnée de trente et quelques autres femmes, avoit été chargée de le présenter. Son vêtement étoit un tissu d'or cramoisi, et elle avoit le visage couvert, selon l'usage de la nation, d'un voile très-riche et ornée de pierreries. Les dames portoient de même de magnifiques voiles, et pour habillement les unes avoient des robes de velours cramoisi, les autres des robes de drap d'or sans fourrures. Toutes étoient à cheval, jambe de-ça, jambe de là, comme des hommes, et plusieurs avoient de superbes selles.
En ayant et à la tete de la troupe marchoient treize ou quatorze cavaliers et deux ménestrels, également à cheval, ainsi que quelques autres musiciens qui portoient une trompette, un très-grand tambour et environ huit paires de timbales. Tout cela faisoit un bruit affreux. Après les musiciens venoit le présent, et après le présent, les dames.
Ce présent consistoit en soixante-dix grands plateaux d'etain chargés de différentes sortes de confitures et de compotes, et vingt-huit autres dont chacun portoit un mouton écorché. Les moutons étoient peints en blanc et en rouge, et tous avoient un anneau d'argent suspendu au nez et deux autres aux oreilles.
J'eus occasian de voir aussi dans Andrinople des chaînes de chrétiens qu'on amenoit vendre. Ils demandoient l'aumône dans les rues. Mais le coeur saigne quand on songe à tout ce qu'ils souffrent de maux.
Nous quittâmes la ville le 12 de Mars, sous la conduite d'un esclave que le seigneur avoit donné à l'ambassadeur pour l'accompagner. Cet homme nous fut en route d'une grande utilité, surtout pour les logemens; car par-tout où il demandoit quelque chose pour nous, à l'instant on s'empressoit de nous l'accorder.
Notre première journée fut à travers un beau pays, en remontant le long de la Marisce, que nous passâmes à un bac. La seconde, quoiqu'avec bons chemins, fut employée à traverser des bois. Enfin nous entrâmes dans le pays de Macédoine. Là je trouvai une grande plaine entre deux montagnes, laquelle peut bien avoir quarante milles de large, et qui est arrosée par la Marisce. J'y rencontrai quinze hommes et dix femmes enchaînés par le cou. C'étoient des habitans du royaume de Bosnie que des Turcs venoient d'enlever dans une course qu'ils avoient faite. Deux d'entre eux les menoient vendre dans Andrinople.
Peu après j'arrivai à Phéropoly, [Footnote: C'est une erreur de copiste: lui-même, quelques lignes plus bas, a écrit l'hélippopoly, et en effet c'est de Philippopoli qu'il est mention.] capitale de la Macédoine, et bâtie par le roi Philippe. Elle est sur la Marisce, dans une grande plaine et un excellent pays, où l'on trouve toutes sortes de vivres et à bon compte. Ce fut jadis une ville considérable, et elle l'est encore. Elle renferme trois montagnes, dont deux sont à une extrémité vers le midi, et l'autre au centre. Sur celle-ci étoit construit un grand château en forme de croissant allongé; mais il a été détruit. On me montra l'emplacement du palais du roi Philippe, qu'on a de même démoli, et dont les murs subsistent encore. Philippopoli est peuplée en grande partie de Bulgares qui tiennent la loi Grégoise (qui suivent la religion Grecque).