Pour en sortir je passai la Marisce sur un pont, et chevauchai pendant une journée toute entière à travers cette plaine dont j'ai parlé; elle aboutit à une montagne longue de seize à vingt milles, et couverte de bois. Ce lieu étoit autrefois infesté de voleurs, et très-dangereux à passer. Le Turc a ordonné que quiconque y habiteroit fut Franc, et en conséquence il s'y est élevé deux villages peuplés de Bulgares, et dont l'un est sur les confins de Bulgarie et de Macédoine. Je passai la nuit dans le premier.
Après avoir traversé la montagne, on trouve une plaine de six milles de long sur deux de large; puis une forêt qui peut bien en avoir seize de longueur; puis une autre grande plaine totalement close de montagnes, bien peuplée de Bulgares, et où l'on a une rivière à traverser. Enfin j'arrivai en trois jours à une ville nommée Sophie, qui fut autrefois très-considérable, ainsi qu'on le voit par les débris de ses murs rasés jusqu'à terre, et qui aujourd'hui encore est la meilleure de la Bulgarie. Elle a un petit château, et se trouve assez près d'une montagne au midi, mais située au commencement d'une grande plaine d'environ soixante milles de long sur dix de large. Ses habitans sont pour la plupart des Bulgares, et il en est de même des villages. Les Turcs n'y forment que le très-petit nombre; ce qui donne aux autres un grand desir de se tirer de servitude, s'ils pouvoient trouver qui les aidât.
J'y vis arriver des Turcs qui venoient de faire une course en Hongrie. Un Génois qui se trouvoit dans la ville, et qu'on nomme Nicolas Ciba, me raconta qu'il avoit vu revenir également ceux qui repassèrent le Danube, et que sur dix il n'y en avoit pas un qui eût à la fois un arc et une épée. Pour moi, je dirai que parmi ceux-ci j'en trouvai beaucoup plus n'ayant ou qu'un arc ou qu'une épée seulement, que de ceux qui eussent les deux armes ensemble. Les mieux fournis portoient une petite targe (bouclier) en bois. En vérité, c'est pour la chrétienté une grande honte, il faut en convenir, qu'elle se laisse subjuguer par de telles gens. Ils sont bien au-dessous de ce qu'on les croit.
En sortant de Sophie je traversai pendant cinquante milles cette plaine dont j'ai fait mention. Le pays est bien peuplé, et les habitans sont des Bulgares de religion Grecque. J'eus ensuite un pays de montagnes, qui cependant est assez bon pour le cheval; puis je trouvai en plaine une très-petite ville nommée Pirotte, située sur la Nissave. Elle n'est point fermée; mais elle a un petit château qui, d'une part est défendu par la rivière, et de l'autre par un marais. Au nord est une montagne. Il n'y a d'habitans que quelques Turcs.
Au-delà de Pirotte on retrouve un pays montagneux; après quoi l'on revient sur ses pas pour se rapprocher de la Nissave, qui traverse une belle vallée entré deux assez hautes montagnes. Au pied d'une des deux étoit la ville d'Ysvourière, aujourd'hui totalement détruite, ainsi que ses murs. On côtoie ensuite la rivière, en suivant la vallée; on trouve une autre montagne dont le passage est difficile, quoiqu'il y passe chars et charrettes. Enfin on arrive dans une vallée agréable qu'arrose encore la Nissave; et après avoir traversé la rivière sur un pont, on entre dans Nisce (Nissa).
Cette ville, qui avoit un beau château, appertenoit au despote de Servie. Le Turc l'a prise de force il y a cinq ans, et il l'a entièrement détruite; elle est dans un canton charmant qui produit beaucoup de riz. Je continuai par-delà Nissa de côtoyer la rivière; et le pays, toujours également beau, est bien garni de villages. Enfin je la passai à un bac, où je l'abandonnai. Alors commencèrent des montagnes. J'eus à traverser une longue forêt fangeuse, et, après dix journées de marche depuis Andrinople, j'arrivai à Corsebech, petite ville à un mille de la Morane (Morave.)
La Morave est une grosse rivière qui vient de Bosnie. Elle, séparé la Bulgarie d'avec la Rascie ou Servie, province qui porte également ces deux noms, et que le Turc a conquise depuis six ans.
Pour Corsebech, il avoit un petit château qu'on a détruit. Il a encore une double enceinte de murs; mais on en a démoli la partie supérieure jusqu'au-dessous des créneaux.
J'y trouvai Cénamin-Bay, capitaine (commandant) de ce vaste pays frontière, qui s'étend depuis la Valaquie jusqu'en Esclavonie. Il passe dans la ville une partie de l'année. On m'a dit qu'il étoit né Grec, qu'il ne boit point de vin, comme les autres Turcs, et que c'est un homme sage et vaillant, qui s'est fait craindre et obéir. Le Turc lui a confié le commandement de cette contrée, et il en possède en seigneurie la plus grande partie. Il ne laisse passer la rivière qu'à ceux qu'il connoît, à moins qu'ils ne soient porteurs d'une lettre du maître, ou, en son absence, du seigneur de la Grèce.
Nous vîmes là une belle personne, genti-femme du royaume de Hongrie, dont la situation nous inspira bien de la pitié. Un renégat Hongrois, homme du plus bas état, l'avoit enlevée dans une course, et il en usoit comme de sa femme. Quand elle nous aperçut elle fondit en larmes; car elle n'avoit pas encore renoncé à sa religion.