Au sortir de Corsebech, je traversai la Morave à un bac, et j'entrai sur les terres du despote de Rassie ou de Servie, pays beau et peuplé. Ce qui est en-deçà de la rivière lui appartient, ce qui se trouve au-delà est au Turc; mais le despote lui paie annuellement cinquante mille ducats de tribut.

Celui-ci possède sur la rivière et aux confins communs de Bulgarie, d'Esclavonie, d'Albanie et de Bosnie, une ville nommée Nyeuberge, qui a une mine portant or et argent tout à la fois. Chaque année elle lui donne plus de deux cent mille ducats, m'ont dit gens qui sont bien instruits: sans cela il ne seroit pas longtemps à être chassé de son pays.

Sur ma route je passai près du château d'Escalache, qui lui appartenoit. C'étoit une forte place, sur la pointe d'une montagne au pied de laquelle la Nissane se jette dans la Morave. On y voit encore une partie des murs avec une tour en forme de donjon; mais c'est tout ce qui en reste.

A cette embouchure des deux rivières le Turc tient habituellement quatre-vingts ou cent fustes, galiottes et gripperies, pour passer, en temps de guerre, sa cavalerie et son armée. Je n'ai pu les voir, parce qu'on ne permet point aux chrétiens d'en approcher; mais un homme digne de foi m'a dit qu'il y a toujours, pour les garder, un corps de trois cents hommes, et que ce corps est renouvelé de deux en deux mois.

D'Escalache au Danube il y a bien cent milles, et néanmoins, dans toute la longueur de cet espace, il n'existe d'autre forteresse ou lieu de quelque défense qu'un village et une maison que Cénaym-Bay a fait construire sur le penchant d'une montagne, avec une mosquée.

Je suivis le cours de la Morave; et, à l'exception d'un passage très-boueux qui dure près d'un mille, et que forme le resserrement de la rivière par une montagne, j'eus beau chemin et pays agréable et bien peuplé. Il n'en fut pas de même à la seconde journée: j'eus des bois, des montagnes, beaucoup de fange; néanmoins le pays continua d'être aussi beau que peut l'être un pays de montagnes. Il est bien garni de villages, et par tout on y trouve tout ce dont on a besoin.

Depuis que nous avions mis le pied en Macédoine, en Bulgarie et en Rassie, sans cesse sur notre passage j'avois trouvé que le Turc faisoit crier son ost, c'est-à-dire qu'il faisoit annoncer que quiconque est tenu de se rendre à l'armée, se tînt prêt à marcher. On nous dit que ceux qui, pour satisfaire à ce devoir, nourrissent un cheval sont exempts du comarch; que ceux des chrétiens qui veulent être dispensés de service paient cinquante aspres par tête, et que d'autres y marchent forcés; mais qu'on les prend pour augmenter le nombre.

L'on me dit aussi, à la cour du despote, que le Turc a partagé entre trois capitaines la garde et défense de ces provinces frontières. L'un, nommé Dysem-Bay, a depuis les confins de la Valaquie jusqu'à la mer Noire; Cénaym-Bay, depuis la Valaquie jusqu'aux confins de Bosnie; et Ysaac-Bay, depuis ces confins jusqu'à l'Esclavonie, c'est-à-dire tout ce qui est par delà la Morave.

Pour reprendre le récit de ma route, je dirai que je vins à une ville, ou plutôt à une maison de campagne nommée Nichodem. C'est là que le despote, a fixé son séjour, parce que le terroir en est bon, et qu'il y trouve bois, rivières et tout ce qu'il lui faut pour les plaisirs de la chasse et du vol, qu'il aime beaucoup.

Il étoit aux champs et alloit voler sur la rivière, accompagné d'une cinquantaine de chevaux, de trois de ses enfans et d'un Turc qui, de la part du maître, étoit venu le sommer d'envoyer à l'armée un de ses fils avec son contingent. Indépendamment du tribut qu'il paie, c'est-là une des conditions qui lui sont imposées. Toutes les fois que le seigneur lui fait passer ses ordres, il est obligé de lui envoyer mille ou huit cents chevaux sous le commandement de son second fils.