Il a donné à ce maitre une de ses filles en mariage, et cependant il n'y a point de jour qu'il ne craigne de se voir enlever par lui ses Etats; j'ai même entendu dire qu'on en avoit voulu inspirer de l'envie à celui-ci, et qu'il avoit répondu: "J'en tire plus que si je les possédois. Dans ce cas je serois obligé de les donner à l'un de mes esclaves, et je n'en aurois rien."
Les troupes qu'il levoit étoient destinées contre l'Albanie, disoit-on. Déjà il en avoit fait passer dans ce pays dix mille; et voilà pourquoi il avoit près de lui si peu de monde à Lessère quand je l'y vis: mais cette première armée avoit été détruite. [Footnote: C'est en effet dans cette même année 1433 que le célèbre Scanderberg, après être rentré par ruse en possession de l'Albanie, dont ses ancêtres étoient souverains, commença contre Amurath cette guerre savante qui le couvrit de gloire et qui ternit les dernières années du sultan.]
Le seigneur despote est un grand et bel homme de cinquante-huit à soixante ans; il a cinq enfans, trois garçons et deux filles. Des garçons, l'un a vingt ans, l'autre quatorze, et tous trois sont, comme leurs pere, d'un extérieur très-agréable. Quant aux filles, l'une est mariée au Turc, l'autre au comte de Seil; mais je ne les ai point vues, et ne puis rien en dire. [Footnote: Le despote dont il s'agit se nommoit George Brancovitz ou Wikovitz. On trouve dans Ducange (Familiæ Bisant p. 336) quelques détails sur lui et sa famille.]
Lorsque nous le rencontrâmes aux champs, ainsi que je l'ai dit, l'ambassadeur et moi nous lui prîmes la main et je la lui baisai, parce que tel est l'usage. Le lendemain nous allâmes le saluer chez lui. Sa cour, assez nombreuse, étoit composée de très-beaux hommes qui portent longs cheveux et longue barbe, vu qu'ils sont de la religion Grecque. Il y avoit dans la ville un évêque et un maître (docteur) en théologie, qui se rendoient à Constantinople, et qui étoient envoyés en ambassade vers l'empereur par le saint concile de Bâle. [Footnote: Ce saint concile, qui finit par citer à son tribunal et déposer le pape, tandis que le pape lui ordonnit de se dissoudre et en convoquoit un autre à Ferrare, puis à Florence, avoit entrepris de réunir l'église Grecque à la Latine; et c'est dans ce dessein qu'il députoit vers l'empereur. Celui-ci se rendit effectivement en Italie, et il signa dans Florence cette réunion politique et simulée dont il a été parlé plus haut.]
De Coursebech j'avois mis deux jours pour venir à Nicodem; de Nicodem à Belgrado j'en mis un demi. Ce ne sont jusqu'à cette dernière ville que grands bois, montagnes et vallées; mais ces valées foisonnent de villages dans lesquels on trouve beaucoup de vivres, et spécialement de bons vins.
Belgrade est en Rascie, et elle appartenoit au despote, mais depuis quatre ans il l'a cédée au roi de Hongrie, parce qu'on a craint qu'il ne la laissât prendre au Turc, comme il a laissé prendre Coulumbach. Cette perte fut un grand malheur pour la chrétienté. L'autre en seroit un plus grand encore, parce que la place est plus forte, et qu'elle peut loger jusqu'à cinq à six mille chevaux. [Footnote: On sera étonné de voir l'auteur, en parlant de la garnison d'une place de guerre, ne faire mention que de chevaux. Ci-dessus, lorsqu'il a spécifié le contingent que le despote étoit obligé de fournir à l'armée Turque, il n'a parlé que de chevaux. Sans cesse il parle de chevaux. C'est qu'alors en Europe on ne faisoit cas que de la gendarmerie, et que l'infanterie ou piétaille, presque toujours mal composée et mal armée, etoit comptée pour trés-peu.]
Le long de ses murs, d'un côté, coule une grosse rivière qui vient de Bosnie, et qu'on nomme la Sanne; de l'autre elle a un château près ququel [sic—KTH] passe le Danube, et là, dans ce Danube; se jette la Sanne. C'est sur la pointe formée par les deux rivières qu'est bâtie la ville.
Dans le pourtour de son enceinte son terrain a une certaine hauteur, excepté du côté de terre, où il est tellement uni qu'on peut par là venir de plain pied jusqu'au bord du fossé. De ce côté encore, il y a un village qui, s'étendant depuis la Sanne jusqu'au Danube, enveloppe la ville à la distance, d'un trait d'arc.
Ce village est habité par des Rascîens. Le jour de Pâques, j'y entendis la messe en langue Sclavonne. Il est dans l'obédience de l'église Romaine, et leurs cérémonies ne diffèrent en rien des nôtres.
La place, forte par sa situation et par ses fossés, tous en glacis, a une enceinte de doubles murs bien entretenus, et qui suivent très-exactement les contours du terrain. Elle est composée de cinq forteresses, dont trois sur le terrain élevé dont je viens de parler, et deux sur la rivière. De ces deux-ci, l'une est fortifiée contre l'autre; mais toutes deux sont commandées par les trois premières.