Les Turcs ne sont donc ni aussi terribles, ni aussi formidables que je l'ai entendu dire. J'avoue pourtant qu'il faudroit contre eux un général bien obéi, et qui voulût spécialement prendre et suivre les avis de ceux qui connoissent leur manière de faire la guerre. C'est la faute que fit à Coulumbach, m'a-t-on-dit, l'empereur Sigismond lorsqu'il fut battu par eux. S'il avoit voulu écouter les conseils qu'on lui donna, il n'eût point été obligé de lever honteusement le siége, puisqu'il y avoit vingt-cinq à trente mille Hongrois. Ne vit-on pas deux cents arbalêtriers Lombards et Génois arrêter seuls l'effort des ennemis, les contenir, et favoriser sa retraite pendant qu'il s'embarquoit dans les galères qu'il avoit sur le Danube; tandis que six mille Valaques, qui, avec le chevalier Polonois dont j'ai parlé ci-dessus, s'étoient mis à l'écart sur une petite hauteur, furent tous taillés en pièces?

Je ne dis rien sur tout ceci que je n'aie vu ou entendu. Ainsi donc, dans le cas où quelque prince où général chrétien voudroit entreprendre la conquête de la Grèce ou même pénétrer plus avant, je crois que je puis lui donner des renseignemens utiles. Au reste je vais parler selon mes facultés; et s'il m'échappoit chose qui déplût à quelqu'un, je prie qu'on m'excuse et qu'on la regarde comme nulle.

Le souverain qui formeroit un pareil projet devroit d'abord se proposer pour but, non la gloire et la renommée, mais Dieu, la religion, et le salut de tant d'âmes qui sont dans la voie de perdition. Il faudroit qu'il fût bien assuré d'avance du paiement de ses troupes, et qu'il n'eût que des corps bien famés, de bonne volonté, et sur-tout point pillards. Quant aux moyens de solde, ce seroit, je crois, à notre saint-père le pape qu'il conviendroit de les assurer; mais jusqu'au moment où l'on entreroit sur les terres des Turcs on devroit se fair une loi de ne rien prendre sans payer. Personne n'aime à se voir dérober ce qui lui appartient, et j'ai entendu dire que ceux qui l'ont fait s'en sont souvent mal trouvés. Au reste je m'en rapporte sur tous ces détails aux princes et à messeigneurs de leur conseil; moi je ne m'arrête qu'à l'espèce de troupes qui me paroît la plus propre à l'enterprise, et avec laquelle je desirerois être, si j'avois à choisir.

Je voudrois donc, 1°. de France, gens d'armés, gens de trait, archers et arbalêtriers, en aussi grand nombre qu'il seroit possible, et composés comme je l'ai dit ci dessus; 2°. d'Angleterre, mille hommes d'Armes et dix mille archers; 3°. d'Allemagne, le plus qu'on pourroit de gentilshommes et de leurs crennequiniers à pied et a cheval. [Footnote: Cranquiniers, c'étoît le nom qu'en Autriche et dans une partie de l'Allemagne on donnoit aux archers.] Assemblez en gens de trait, archers et crennequiniers quinze à vingt mille hommes de ces trois nations, bien unis; joignéz-y deux à trois cents ribaudequins, [Footnote: Ribaudequins, sortes de troupes légères qui servoient aux escarmouches et représentoient nos tirailleurs d'aujourd'hui.] et je demanderai à Dieu la grace de marcher avec eux et je réponds bien qu'on pourra les mener sans peine de Belgrade à Constantinople.

Il leur suffiroit, ainsi que je l'ai remarqué, d'une armure légère, attendu que le trait Turc n'a point de force. De près, leurs archers tirent juste et vite; mais ils ne tirent point à beaucoup près aussi loin que les nôtres. Leurs arcs sont gros, mais courts, et leurs traits courts et minces. Le fer y est enfoncé dans le bois, et ne peut ni supporter un grand coup, ni faire plaie que quand il trouve une partie découverte. D'après ceci, on voit qu'il suffiroit à nos troupes d'avoir une armure légère, c'est-à-dire un léger harnois de jambes, [Footnote: Harnois de jambes, sorte d'armure défensive en fer qui emboîtoit la jambe, et qu'on nommoit jambards ou grèves.] une légère brigandine ou blanc-harnois, et une salade avec bavière et visière un peu large. [Footnote: J'ai déjà dit que la salade étoit un casque beaucoup moins lourd que le heaume. Il y en avoit qui laissoient le visage totalement découvert; d'autres qui, pour le garantir, portoient en avant une lame de fer; d'autres qui, comme le heaume, le couvroient en entier, haut et bas: ce qu'on appeloit visière et bàvière.] Le trait d'un arc Turc pourrait fausser un haubergon; [Footnote: Haubergeon, cotte de mailles plus légère que le haubert. Etant en mailles, elle pouvoit être faussée plus aisément que la brigandine, qui étoit de fer plein ou en écailles de fer.] mais il sémoussera contre une brigandine ou blanc-harnois.

J'ajouterai qu'en cas de besoin nos archers pourroient se servir des traits des Turcs, et que les leurs ne pourroient se servir des nôtres, parce que la coche n'est pas assez large, et que les cordes de leurs arcs étant de nerfs, sont beaucoup trop grosses.

Selon moi, ceux de nos gens d'armes qui voudroient être à cheval devroient avoir une lance légère à fer tranchant, avec une forte épée bien affilée. Peut-être aussi leur seroit-il avantageux d'avoir une petite hache à main. Ceux d'entre eux qui seroient à pied porteroient guisarme, [Footnote: Guisarme, hache à deux têtes.] ou bon épieu tranchant [Footnote: Epieu, lance beaucoup plus forte que la lance ordinaire.]; mais les uns et les autres auroient les mains armées de gantelets. Quant a ces gantelets, j'avoue que pour moi j'en connois en Allemagne qui sont de cuir bouilli, dont je ferais autant de cas que de ceux qui sont en fer.

Lorsqu'on trouvera une plaine rase et un lieu pour combattre avec avantage on en profitera; mais alors on ne fera qu'un seul corps de bataille. L'avant garde et l'arriere-garde seront employées à former les deux ailes. On entremêlera par-ci par-là tout ce qu'on aura de gens d'armes, à moins qu'on ne préférât de les placer en dehors pour escarmoucher; mais on se gardera bien de placer ainsi les hommes d'armes. En avant de l'armée et sur ses ailes seront épars et semés çà et là les ribaudequins; mais il sera défendu à qui que ce soit, sous peine de la vie, de poursuivre les fuyards.

Les Turcs ont la politique d'avoir toujours des armées deux fois plus nombreuses que celles des chrétiens. Cette supériorité de nombre augmente leur courage, et elle leur permet en même temps de former différens corps pour attaquer par divers côtés à la fois. S'ils parviennent à percer, ils se précipitent en foule innombrable par l'ouverture, et alors c'est un grand miracle si tout n'est pas perdu.

Pour empêcher ce malheur on placera la plus grande quantité de ribaudequins vers les angles du corps de bataille, et l'on tâchera de se tenir serré de manière à ne point se laisser entamer. Au reste, cette ordonnance me paroit d'autant plus facile à garder qu'ils ne sont point assez bien armés pour former une colonne capable par son poids d'une forte impulsion. Leurs lances ne valent rien. Ce qu'ils ont de mieux ce sont leurs archers, et ces archers ne tirent ni aussi loin ni aussi fort que les nôtres.