Ils ont aussi une cavalerie beaucoup plus nombreuse; et leurs chevaux, quoique inférieurs en force aux nôtres, quoique moins capables de porter de lourds fardeaux, courent mieux, escarmouchent plus long-temps et ont plus d'haleine. C'est une raison de plus pour se tenir toujours bien serré, toujours bien en ordre.
Si l'on suit constamment cette méthode ils seront forcés, ou de combattre avec désavantage, et par conséquent de tout risquer, ou de faire retraite devant l'armée. Dans le cas où ils prendroient ce dernier parti, on mettra de la cavalerie à leurs trousses; mais il faudra qu'elle ne marche jamais qu'en bonne ordonnance, et toujours prête à combattre et à les bien recevoir s'ils reviennent sur leurs pas. Avec cette conduite il n'est point douteux qu'on ne les batte toujours. En suivant le contraire, ce seront eux qui nous battront, comme il est toujours arrivé.
On me dira peut-être que rester ainsi en présence et sur la défensive vis-à-vis d'eux, seroit une honte pour nous. On me dira que, vivant de peu et de tout ce qu'ils trouvent, ils nous affameroient bientôt si nous ne sortoins de notre fort pour aller les combattre.
Je répondrai que leur coutume n'est point de rester en place; qu'aujourd'hui dans un endroit, demain éloignés d'une journée et demie, ils reparoissent tout-à-coup aussi vite qu'ils ont disparu, et que, si l'on n'est point continuellement sur ses gardes, on court de gros risques. L'important est donc, du moment où on les a vus, d'être toujours en défiance, toujours prêt à monter à cheval et à se battre.
Si l'on a quelque mauvais pas à passer, on ne manquera pas d'y envoyer des gens d'armes et des gens de trait autant que le lieu permettra d'en recevoir pour combattre, et l'on aura grand soin qu'ils soient constamment en bon ordre de bataille.
Jamais n'envoyez au fourrage, ce seroit autant d'hommes perdus; d'ailleurs vous ne trouveriez plus rien aux champs. En temps de guerre les Turcs font tout transporter dans les villes.
Avec toutes ces précautions, la conquête de la Grèce [Footnote: On a déja vu plus haut que par le mot Grèce l'auteur entend les états que les Turcs possédoient en Europe.] ne sera pas une entreprise extrêmement difficile, pourvu, je le répète, que l'armée fasse toujours corps, qu'elle ne se divise jamais, et ne veuille point envoyer de pelotons à la poursuite de l'ennemi. Si l'on me demande comment on aura des vivres, je dirai que la Grèce et la Rassie ont des rivières navigables, et que la Bulgarie, la Macédoine et les provinces Grecques sont fertiles.
En avançant ainsi toujours en masse, on forcera les Turcs à reculer, et il faudra qu'ils choisissent entre deux extrémités, comme je l'ai déja dit, ou de repasser en Asie et d'abandonner leurs biens, leurs femmes et leurs enfans, puisque le pays n'est point de défense, ainsi qu'on l'a pu voir par la description que j'en ai donnée, ou de risquer une bataille, comme ils l'ont fait toutes les fois qu'ils ont passé le Danube.
Je conclus qu'avec de bonnes troupes composées des trois nations que j'ai nommées, Français, Anglais et Allemands, on sera sûr du succès, et que si elles sont en nombre suffisant, bien unies et bien commandées, elles iront par terre jusqu'à Jerusalem. Mais je reprends mon récit.
Je traversai le Danube à Belgrade. Il étoit en ce moment extraordinairement gonflé, et pouvoit bien avoir douze milles de large. Jamais, de mémoire d'homme, on ne lui avoit vu une crue pareille. Ne pouvant me rendre à Boude (Bude) par le droit chemin, j'allai à une ville champêtre (un village) nommée Pensey. De Pensey j'arrivai par la plaine la plus unie que je connoisse, et après avoir traversé en bac une rivière à Beurquerel, ville qui appartient au despote de Rassie, et où je passai deux autres rivières sur un pont. De Beurquerel je vins à Verchet, qui est également au despote, et là je passai la Tiste (la Teisse), rivière large et profonde. Enfin je me rendis à Ségading (Ségédin) sur la Tiste.