Pest a beaucoup de marchands de chevaux, et qui leur en demanderoit deux mille bons les y trouveroit. Ils les vendent par écurie composée de dix chevaux, et chaque écurie est de deux cents florins. J'en ai vu plusieurs dont deux ou trois chevaux seuls valoient ce prix. Ils viennent la plupart des montagnes de Transylvanie, qui bornent la Hongrie au levant. J'en achetai un qui étoit grand coureur: ils le sont presque tous. Le pays leur est bon par la quantité d'herbages qu'il produit; mais ils ont le défaut d'être un peu quinteux, et spécialement mal aisés à ferrer. J'en ai même vu qu'on étoit alors obligé d'abattre.

Les montagnes dont je viens de parler ont des mines d'or et de sel qui tous les ans rapportent au roi chacune cent mille florins de Hongrie. Il avoit abandonné celle d'or au seigneur de Prusse et au comte Mathico, à condition que le premier garderoit la frontière contre le Turc, et le second Belgrade. La reine s'étoit réservé le revenu de celle du sel.

Ce sel est beau. Il se tire d'une roche et se taille en forme de pierre, par morceaux d'un pied de long environ, carrés, mais un peu convexes en dessus. Qui les verroit dans un chariot les prendroit pour des pierres. On le broie dans un mortier, et il en sort passablement blanc, mais plus fin et meilleur que tous ceux que j'ai goûtés ailleurs.

En traversant la Hongrie j'ai souvent rencontré des chariots qui portoient six, sept ou huit personnes, et où il n'y avoit qu'un cheval d'attelé; car leur coutume, quand ils veulent faire de grandes journées, est de n'en mettre qu'un. Tous ont les roues de derrière beaucoup plus hautes que celles de devant. Il en est de couverts à la manière du pays, qui sont très-beaux et si légers qu'y compris les roues un homme, ce me semble, les porteroit sons peine suspendus à son cou. Comme le pays est plat et très-uni, rien n'empêche le cheval de trotter toujours. C'est à raison de cette égalité de terrain que, quand on y laboure, on fait des sillons d'une telle longueur que c'est une merveille à voir.

Jusqu'à Pest je n'avois point eu de domestique; là je m'en donnai un, et pris à mon service un de ces compagnons maçcons [sic—KTH] Français qui s'y trouvoient. Il étoit de Brai-sur-Sommé.

De retour à Bude j'allai, avec l'ambassadeur de Milan, saluer le grand comte de Hongrie, titre qui répond à celui de lieutenant de l'empereur. Le grand comte m'accueillit d'abord avec beaucoup de distinction, parce qu'à mon habit il me prit pour Turc; mais quand il sut que j'étois chrétien il se refroidit un peu. On me dit que c'étoit un homme peu sûr dans ses paroles, et aux promesses duquel il ne falloit pas trop se fier. C'est un peu là en général ce qu'on reproche aux Hongrois; et, quant à moi, j'avoue que, d'après l'idée que m'ont donnée d'eux ceux que j'ai hantés, je me fierois moins à un Hongrois qu'à un Turc.

Le grand comte est un homme âgé. C'est lui, m'a-t-on dit, qui autrefois arrêta Sigismond, roi de Behaigne (Bohême) et de Hongrie, et depuis empereur; c'est lui qui le mit en prison, et qui depuis l'en tira par accommodement.

Son fils venoit d'épouser une belle dame Hongroise. Je le vis dans une joute qui, à la manière du pays, eut lieu sur de petits chevaux et avec des selles basses. Les jouteurs étoient galamment habillés, et ils portoient des lances fortes et courtes. Ce spectacle est très-agréable. Quand les deux champions se touchent il faut que tous deux, ou au moins l'un des deux nécessairement, tombent à terre. C'est là que l'on connoît sûrement ceux qui savent se bien tenir en selle. [Footnote: En France, pour les tournois et les joutes, ainsi que pour les batailles, les chevaliers montoient de ces grands et fort chevaux qu'on appeloit palefrois. Leurs selles avoient par-devant et par-derrière de hauts arçons qui, par les points d'appui qu'ils leur fournissoient, leur donnoient bien plus de moyens de résister au coup de lance que les petits chevaux et les selles basses des Hongrois; et voilà pourquoi notre auteur dit que c'est dans les joutes Hongroises qu'on peut reconnoître le cavalier qui sait bien se tenir en selle.]

Quand ils joutent à l'estrivée pour des verges d'or, tous les chevaux sont de même hauteur; toutes les selles sont pareilles et tirées au sort, et l'on joute par couples toujours paires, un contre un. Si l'un des deux adversaires tombe, le vainqueur est obligé de se retirer, et il ne joute plus.

Jusqu'à Bude j'avois toujours accompagné l'ambassadeur de Milan; mais, avant de quitter la ville, il me prévint qu'en route il se sépareroit de moi pour se rendre auprès du duc. D'après cette annonce j'allai trouver mon Artésien Clays Davion, qui me donna, pour Vienne en Autriche, une lettre de recommendation adressée à un marchand de sa connoissance. Comme je m'étois ouvert à lui, et que je n'avois cru devoir lui cacher ni mon état et mon nom, ni le pays d'où je venois, et l'honneur que j'avois d'appartenir à monseigneur le duc (duc de Bourgogne), il mit tout cela dans la lettre à son ami, et je m'en trouvai bien.